Les Missionnaires du Sacré-Coeur du Canada
 
 

6. Au confluent de forts courants

Il est bien connu que le christianisme est devenu la religion officielle dans tout l’empire romain au cours du IVe siècle (cf. P. Veyne, Quand notre monde est devenu chrétien et M. F. Baslez, Comment notre monde est devenu chrétien). Et pourtant, le christianisme, d’abord réuni autour de Jacques à Jérusalem, aurait pu ne pas survivre. En effet, le christianisme est issu du judaïsme. Et le judaïsme est une religion de première grandeur. Parmi les religions anciennes, la religion juive brillait d’une lumière particulière (cf. P. Chaunu, Brève histoire de Dieu). L’originalité de l’évangile de Jésus aurait pu facilement être oblitérée par la force des traditions du judaïsme et par l’autorité de ce que nous appelons l’Ancien Testament. L’autre menace que le christianisme a dû affronter, c’est le prestige de la culture grecque, dans le monde romain où l’évangile s’est répandu. Les auteurs chrétiens des premiers siècles ont tissé des liens étroits avec cette culture du plus haut niveau. Avec le risque d’affadir la force révolutionnaire de l’évangile, faite de simplicité dans les relations avec Dieu et d’intuitions morales souvent contraires à la sagesse antique du juste milieu.

      Que le message de Jésus ait pu survivre et s’imposer dans de telles circonstances tient du miracle, même si on prend en compte la puissance de conviction de la parole évangélique. Il n’en reste pas moins que le christianisme, tel qu’il s’est développé, a été fortement marqué par le judaïsme et par la culture grecque. Et son originalité propre doit sans cesse être redécouverte, parfois de haute lutte. Les évangiles, écrits entre 70 et 100, sont un moment-clef de cette recherche des paroles et des gestes de Jésus et de ses intuitions fulgurantes.

      Cela est particulièrement net dans les évangiles de l’enfance, dont l’inspiration vient en bonne partie des premières communautés chrétiennes, issues du judaïsme. Ainsi se trouve posée, dès le prologue de nos évangiles, la question des rapports complexes entre le judaïsme et le christianisme, ou si l’on veut, entre l’Ancien Testament et le Nouveau Testament. Nous touchons alors au drame du premier christianisme, qu’on a justement appelé le judéo-christianisme. En effet, pour les premières communautés gagnées à Jésus, issues du monde juif, la séparation d’avec l’Ancien Testament et le judaïsme est loin d’être claire. On le voit bien dans les premiers chapitres des Actes des Apôtres. Mais ici, au début de leurs évangiles, Matthieu et Luc nous proposent un essai de solution. C’est cet arrière-fond judéo-chrétien qui donne une couleur particulière à leurs chapitres de l’enfance. Et cela se répercute dans le corps même des deux évangiles.

      Ainsi, le judéo-christianisme retient de l’Ancien Testament l’idée que la fidélité ou l’attente fidèle trouve toujours sa récompense. Sur cette idée se greffe tout naturellement celle de la rétribution des justes ou même, par une logique facile à comprendre, le concept de juste rétribution. Ce thème de l’attente fidèle qui trouve enfin sa réponse apparaît clairement dans le cantique de Siméon et dans les paroles de la prophétesse Anne. Ce n’est pas un hasard si ces deux passages se trouvent dans l’évangile d’enfance de Luc. « Siméon, juste et pieux, attendait la consolation d’Israël… Il reçut l’enfant et dit : Maintenant, tu peux laisser ton serviteur s’en aller, car mes yeux ont vu ton salut. » (Luc 2, 25 sq.). « Anne louait Dieu jour et nuit dans le temple, par le jeûne et la prière. Elle se mit à parler de l’enfant à ceux qui attendaient la délivrance de Jérusalem. »

      Quant à la théorie plus particulière de la juste rétribution, elle apparaît en filigrane tout au long de l’évangile de Matthieu, le plus « judéo-chrétien » de nos évangiles. Quelques passages suffisent à le montrer. « Celui qui violera le moindre précepte de la Loi sur terre sera tenu pour le plus petit dans le Royaume des cieux » (Mt 5, 19). « Je leur dirai : Fauteurs d’iniquités, je ne vous connais pas. » (Mt 7, 23). « C’est d’après tes paroles que tu seras condamné ou justi­fié. » (Mt 12, 37). « Les anges sépareront les méchants des justes. » (Mt 13, 49). « Il séparera les gens les uns des autres. » (Mt 25, 32).

      Cette théologie de la « justice » de Dieu inséparable de sa fidélité est nettement sous-jacente au Benedictus et au Magnificat. Celui qui a cru aux promesses de Dieu ne peut qu’en être le bénéficiaire au temps marqué. Le tri entre les fidèles (entendons fidèles à la Loi) et ceux que les psaumes appellent les « ennemis » ne peut manquer de s’opérer au jour de Yahvé. Jean-Baptiste le disait explicitement : « Il tient dans sa main la pelle à vanner. Il mettra le blé dans son grenier et les bales au feu » (Mt 3, 12).  Cela soulève la question de l’attitude de Jésus face à la « justice » ancienne et à ceux qui se disent « justes ». On pourrait parler dans le même sens de la distance que Jésus prend par rapport à Jean-Baptiste, qui n’arrive d’ailleurs pas à voir en Jésus « celui qui doit venir. » Ce va-et-vient entre l’Ancien Testament et le Nouveau Testament explique le caractère composite du Benedictus et du Magnificat. Tel verset semble nous ramener à l’Ancienne Loi. Et le verset suivant nous oriente dans une direction qui présage les béatitudes.

      Pour l’instant, il suffit de remarquer que la « juste » rétribution est dépassée dans l’évangile même de Matthieu. Ainsi le passage qui commence par « il séparera les gens les uns des autres » se termine de façon tout à fait inattendue. À sa propre surprise et à celle de tout le monde, celui qui entre dans le Royaume, c’est celui qui a donné à manger à l’affamé. Indépendamment de toute considération légaliste ou rétributrice. (Mt, ch. 25). Quant au risque d’une contamination de l’évangile par la culture grecque, il n’apparaît pas nettement dans les évangiles synoptiques. Même si dans les épîtres de Paul, pourtant antérieures aux évangiles, on peut facilement discerner un alignement sur la morale stoïcienne de soumission aux pouvoirs. Au moment où les évangiles sont rédigés, la première préoccupation des chrétiens venus du paganisme est plutôt de prendre du recul face au judaïsme. Surtout depuis que le judaïsme, après la chute de Jérusalem en 70, est tombé sous la coupe des pharisiens les plus légalistes (cf. E. Trocmé, L’enfance du christianisme, pp. 145-154; M. Spanneut, Le stoïcisme des Pères de l’Église, pp. 253-254).