Les Missionnaires du Sacré-Coeur du Canada
 
 

4. Aux sources de la prière chrétienne

Nous avons rappelé précédemment les liens qui rattachent le Notre Père aux psaumes de la Bible (E. Beaucamp, Israël en prière – Des psaumes au Notre Père). C’est aussi dans la littérature juive qu’il faut chercher les sources immédiates des hymnes du Nouveau Testament et même une part de leur inspiration. Nous avons dit la place prépondérante occupée par les psaumes dans la Bible et dans la prière juive. Or, plusieurs des psaumes sont des hymnes à proprement parler. On pense ici notamment aux psaumes « des montées » (psaumes 120 et sq.) ou encore au Grand Hallel (psaume 136). La Bible contient aussi d’autres textes qui sont des hymnes à la louange de Dieu, pour ses merveilles dans l’univers et plus souvent pour ses actions en faveur d’Israël. On pense ici au célèbre cantique de Moïse, en Exode 15, 1 sq. « Je célèbre Yahvé! Ta droite taille en pièces l’ennemi. Qui est comme toi parmi les dieux… » Un autre exemple est le passage de 1 Chroniques 16, 6-36 : « Rendez grâce à Yahvé, répétez ses merveilles… Rappelez à jamais son alliance… » Le deuxième livre des Chroniques nous apprend d’ailleurs que de tels hymnes faisaient partie des liturgies solennelles (2 Ch 35, 15 sq.) (cf. Ency­clo­pedia Universalis, article Psaumes, p. 730).

        Le genre littéraire des hymnes, si florissant dans l’Ancien Testament, ne pouvait manquer de se retrouver en bonne place dans le Nouveau Testament, sans parler de l’ensemble de la littérature chrétienne. En fait, les hymnes sont relativement nombreuses dans le Nouveau Testament. Une liste des principales hymnes qu’on y trouve donne déjà une idée de leurs thèmes et de leur style. Cela permet de mieux situer le Benedictus et le Magnificat. Voici les références : « Le salut, la puissance, la gloire à notre Dieu… » (Ap 19, 1 sq.). « Qu’il soit béni, le Dieu et Père de Notre Seigneur Jésus Christ… » (Ep 1, 3 sq.) « Rendons grâces à Dieu le Père, qui nous a transférés dans le Royaume de son Fils. Il est l’image du Dieu invisible, Premier-né de toute créature… » (Col 1, 12 sq.) « Gran­des, merveilleuses tes œuvres, Seigneur… » (Ap 15, 3 sq.)  « Le Christ Jésus, ayant la condition de Dieu… » (Ph 2, 6 sq.) (cf. aussi Catholicisme, article Hymne, p. 1130).

        Ces hymnes que l’on trouve dans saint Paul et dans l’Apocalypse parlent des relations entre le Christ et Dieu ou encore entre le Christ et la création et avec le peuple de la nouvelle alliance. Ces  hymnes décrivent une histoire pour ainsi dire achevée (cf. O. Cullmann, Royauté du Christ et Église). Saint Luc, lui, écrit après l’exaltation de la première génération chrétienne qui attendait la parousie pour tout de suite. Plus réaliste, il parle plutôt dans ses hymnes d’une histoire en marche. Mais dans un cas comme dans l’autre, il y a un contenu doctrinal qui ne doit pas nous surprendre. Car ces hymnes sont aussi des professions de foi. Pour nous, la profession de foi, le credo, évoque un exposé théologique et presque scolaire des principaux dogmes, qui sont proposés à l’adhésion intellectuelle des fidèles. Les credos, tels que nous les concevons, sont les fruits des querelles trinitaires et christologiques qui ont marqué l’Église constantinienne. Ces formulations sont le résultat d’une quête d’orthodoxie qui n’était pas exempte d’une lutte de pouvoir. Elles sont aussi le fruit d’un alignement sur la culture hellénique. Dans l’Ancien Testament et dans le Nouveau, les professions de foi ont un caractère beaucoup plus enthousiaste et reconnaissant. C’est la joie de croire qui s’y exprime. Il reste quelque chose de cela dans le Gloria, par exemple, qui est aussi un credo à sa façon. (cf. Catholicisme, article Hymne. Pour la période constantinienne, cf. L. Jerphagnon, Les divins césars).

      On peut donc dire que le Benedictus et le Magnificat sont pour nous la mémoire vive d’une façon ancienne de prier. Il faut se rappeler ici que les premiers chrétiens ont continué de fréquenter le Temple de Jérusalem et les synagogues juives. En même temps, ils élaboraient leur propre façon de prier et de célébrer le culte (cf. Catholicisme, article Hymne).   Il n’est donc pas étonnant que leur prière ait emprunté à la manière juive de s’adresser à Dieu. Saint Paul, par exemple, dit à ses communautés : « Chantez à Dieu votre reconnaissance par des psaumes, des hymnes et des cantiques. » (Col 3, 16). « Récitez entre vous des psaumes, des hymnes et des cantiques. Rendez grâces à Dieu au nom de Notre Seigneur Jésus Christ. » (Ep 5, 18). Saint Paul lui-même, dans plusieurs de ses épîtres, utilise des fragments d’hymnes qui avaient cours dans telle ou telle communauté, ainsi que nous l’avons déjà dit (v.g. Ph 2, 6 sq.; Col 1, 15 sq.; Ep 1, 3 sq.). Quand Luc introduit le Benedictus et le Magnificat dans son évangile, il se fait donc l’écho de toute une tradition. En même temps, il nous donne un exemple de la prière des premiers chrétiens, alors que le Nouveau Testament était pour ainsi dire encore enveloppé dans l’Ancien Testament.