Les Missionnaires du Sacré-Coeur du Canada
 
 

17. Conclusion — Quelques vues d'ensemble

1. Un horizon qui s’ouvre

      Dans le Benedictus, la première partie rappelle les promesses de l’Ancien Testament, notamment la délivrance des ennemis, pour mieux servir Dieu. La deuxième partie indique l’accomplissement et le dépassement des promesses de l’Ancien Testament : le salut véritable, c’est le pardon des péchés, la lumière dans les ténèbres, le chemin de la paix.

        Le Magnificat procède à l’inverse. La première partie parle du renversement propre au Nouveau Testament. Il s’agit d’un retournement de situation pour les pauvres et les riches, pour les puissants et les petits. La deuxième partie dit que c’est de cette façon inattendue que s’accomplissent les promesses de l’Ancien Testament.

      Le Benedictus et le Magnificat prennent ainsi le relais de certains cantiques de l’Ancien Testament, où déjà on devine de nouveaux horizons. On pense par exemple à ce cantique du livre de Tobie (13, 11 sq.) : « Une vive lumière illuminera toutes les contrées de la terre. Des peuples nombreux viendront des extrémités de la terre. Mon âme bénit le Seigneur, parce que Jérusalem sera rebâtie et sa maison pour tous les siècles. »

2. Face à sa tradition, Jésus a fait des choix

      En écrivant son évangile, Luc se propose de rapporter « ce que Jésus a fait et dit »  (Ac 1, 1). Dans les chapitres un et deux de cet évan­gile, Luc nous dit que pour comprendre pleinement l’action et l’enseignement de Jésus, il faut tenir compte de la tradition juive qui est la sienne. Comme chrétiens, nous devons donc recueillir l’héritage de l’Ancien Testament. Autrement, nous nous coupons de nos racines et nous nous privons d’une richesse religieuse sans équivalent. Il n’en reste pas moins que nous devons lire l’Ancien Testament à la lumière justement de ce que Jésus a fait et dit. Ce qui, bien sûr, n’exclut pas que l’Ancien Testament ait un sens en lui-même qu’il faut explorer. Mais il faut aussi tenir que Jésus dépasse l’Ancien Testament, notamment en l’accomplissant à sa façon. Il a fait le choix de se situer dans la ligne du prophétisme et aussi du Serviteur dont parle Isaïe, et non pas dans la ligne des rois d’Israël ou du Temple de Jérusalem. Nous aussi, dans la tradition de l’Ancienne Loi, nous devons faire des choix. Et cela est toujours d’actualité. Car l’Ancien Testament pèse toujours sur nous, chrétiens. Pour une part, au moins, il nous pousse vers les dérives naturelles de la religion : Dieu lointain, intolérance, lois et rites omniprésents, etc. C’est le défi de chaque génération de tirer de la Bible le meilleur d’elle-même, comme l’évangile nous y invite.

3. Le vrai Royaume, c’est le Règne de Dieu

      La question du Royaume ou du Règne de Dieu est cruciale pour les chrétiens. Car Jésus parle constamment du Royaume qu’il vient inau­­­gurer. Les premiers auditeurs de Jésus ont pensé qu’il venait « res­­tau­rer la royauté en Israël. » (Ac 1, 6). Le Benedictus le laisse entendre assez clairement. Il parle « d’une force dans la maison de David. » Mordillat et Prieur écrivent : « On connaît la parole des disciples d’Emmaüs : « Nous espérions que c’était lui qui allait délivrer Israël. » (Lc 24, 18-21). Délivrer Israël, libérer la terre sacrée où Dieu a élu domicile, c’est poser la question du Royaume. Et c’est la question qui ouvre le livre des Actes. Au terme des 40 jours que Jésus ressuscité a passé avec ses disciples, ceux-ci lui demandent : « Seigneur, est-ce maintenant que tu vas restaurer la royauté en Israël? » (Ac 1, 6).  Ce sera leur seule et unique question. La restauration de la Royauté en Israël est bien une question qui rebondit de l’Évangile de Luc aux Actes des Apôtres  (Jésus après Jésus, pp. 86-87).  Aussi bien dans les Actes

que dans son évangile, et déjà dans les chapitres de l’enfance, Luc s’efforce de montrer que Jésus accomplit les promesses d’un Royaume faites aux juifs, d’une façon qui dépasse de cent coudées ce qu’ils attendaient. Comme il accomplit la Loi en la faisant pour ainsi dire éclater de l’intérieur (cf. les « on vous dit », « je vous dis », en saint Matthieu,  chapitre 5).

4. Chaque mot est une image

      Même si le Benedictus et le Magnificat ont été composés à partir de sources différentes, il y a entre les deux hymnes une claire convergence dans leur rédaction finale. Dans les deux cas, Jésus est présenté comme le messie promis. La suite de l’Évangile nous dira que Jésus est messie dans la ligne prophétique. Il accomplit les promesses des prophètes. De plus, étant lui-même prophète, Jésus apporte la révélation ultime sur Dieu. Le Dieu que Jésus fera connaître est un Dieu de miséricorde et de tendresse. Le Benedictus et le Magnificat l’indiquent déjà. Le mot « miséricorde », souvent traduit par amour, revient quatre fois dans le Benedictus et le Magnificat. Le Dieu du Benedictus et du Magnificat est bien celui que Luc va présenter tout au long de son évangile. Le Dieu qui « veut non pas les sacrifices, mais la miséricorde », selon le mot de saint Matthieu citant le prophète Osée (Mt 9, 13 et 12, 7). Sur l’attitude miséricordieuse de Jésus lui-même en saint Luc, on peut relever plusieurs passages : Lc 7, 13; 10, 33; 15, 20.

      Nous venons de dire que le mot miséricorde se retrouve deux fois dans le Benedictus et deux fois dans le Magnificat. À ce propos, il est important d’insister sur le fait que les mots utilisés dans ces deux hymnes sont pour ainsi dire plus que des mots. Ces mots sont comme des « idées maîtresses » ou des « thèmes », comme on le voit par exemple dans le livre Les idées maîtresses de l’Ancien Testament, de A. Gelin, ou dans le Vocabulaire de théologie biblique de Léon-Dufour. Selon notre façon moderne de lire, nous parcourons de façon cursive le Benedictus et le Magnificat. Alors qu’il faudrait s’arrêter à chaque mot et voir ceux-ci comme autant d’évocations. Si la comparaison n’était pas inconvenante, on pourrait parler d’hymnes-kaléidoscopes.

5. Pas de béatitude sans conversion

      Bovon fait remarquer qu’en raison de ses sources, le Magnificat n’est peut-être pas complètement « christianisé » (p. 95). On pourrait faire la même constatation à propos du Benedictus. En effet, on entend dans le Magnificat l’écho très vétéro-testamentaire du cantique d’Anne et de certains psaumes, comme par exemple le psaume 48. Par contre, le souffle qui soulève le Magnificat est manifestement chrétien. R. Brown écrit : « Le Magnificat est plus qu’un écho d’Anne et de l’Ancien Testament. Il est une anticipation du message de l’Évangile, particulièrement du discours sur les heureux et les malheureux (i.e. les béatitudes et leurs contraires, en Lc 6, 20 sq.). Je sais que pour la plupart, les lecteurs sont familiers avec les huit béatitudes de Matthieu et avec la sacro-sainte formule des « pau­vres en esprit ». Mais chez Luc, il n’y a que quatre béatitudes, assénées comme de violents coups de marteau, sans l’adoucissement des clauses spiritualisantes comme « en esprit ». Le lecteur ne pourra ignorer que Jésus parle d’hommes qui souffrent, qui connaissent concrètement la pauvreté et la faim. » (Lire les évangiles au temps de l’Avent, pp. 80-81). Le Magnificat garde la véhémence des imprécations des prophètes. Mais cela n’est pas étranger non plus à certaines paroles de Jésus lui-même. Le psalmiste s’enflammait contre les ennemis politiques du peuple. Jésus parle haut et clair contre l’injustice.

6. De l’Annonciation au Magnificat

      Il est un autre point qui rattache le Magnificat au Nouveau Testament. Dans l’évangile, ce qui nous est principalement révélé de Jésus, c’est qu’il est le Fils de Dieu. Dès le début de sa vie publique, au moment où Jésus reçoit sa mission, la voix venue du ciel proclame : « Tu es mon fils bien-aimé. » (lors du baptême par Jean : Lc 3, 22) Mais Jésus lui-même ne va pas en disant : « Je suis le Fils de Dieu ». Parmi tous les « titres » qui sont donnés à Jésus dans le Nouveau Testament, Jésus lui-même n’utilise que celui de Fils de l’homme, y compris pour expliquer ses gestes les plus surprenants, comme le pardon des péchés. À ceux qui l’écoutent, Jésus parle de Dieu plus que de lui. C’est en nous disant qui nous sommes que Jésus nous apprend qu’il est le « Fils premier-né du Très-Haut. » (Lc 1, 32 et 2, 7). Ce que Jésus prêche d’abord, ce sont les exigences de cette filiation qu’il vient nous apprendre et qui nous concerne. Nous aussi sommes enfants de Dieu et donc frères et sœurs. Telle est la teneur du sermon inaugural en saint Luc et en saint Matthieu.

      On peut dire que le Magnificat procède du même souci de vérité pratique. À l’Annonciation, Marie a la révélation que Jésus est Fils de Dieu et elle apprend quelle sera sa mission comme envoyé du Père. Dans le cantique que Luc lui attribue, sa première préoccu­pation est de réclamer une plus grande justice entre nous. Et la con­clu­sion pratique du Magnificat, si on ose dire, c’est la visite de Marie à Élisabeth (cf. R. Brown, pp. 81 et 82). Cela confirme ce que nous avons déjà relevé. Le cœur du premier chapitre de Luc, c’est l’Annon­ciation. Et le Benedictus et le Magnificat en sont comme des com­men­taires. Ils indiquent à leur façon la portée réelle de l’événement apparemment si humble de la naissance de Jésus.     

7. Marie, « première disciple de Jésus » (Paul VI)

      Ce n’est pas sans raison que Luc fait dire le Magnificat par Marie.  Le Magnificat, nous l’avons dit, est un hymne qui se situe à la jonction des deux Testaments. Or Marie, qui est née sous l’Ancienne Alliance, est la première à entrer dans la Nouvelle, au moment où l’ange se manifeste à elle et lui laisse entrevoir l’avenir religieux que Jésus va inaugurer. Comme pour tant d’autres après elle, ce passage de l’Ancien au Nouveau Testament ne se fait pas sans heurt et sans tourment. On en a un bon exemple dans saint Marc, au moment où Jésus commence son ministère. Sa famille essaie de l’empêcher de continuer sa prédication (Mc 3, 31 et Lc 8, 20).

        Dans les Actes, Luc nous montre pour ainsi dire la suite de l’histoire. Marie y apparaît comme un modèle dans la nouvelle disposition. « Tous étaient assidus à la prière, avec quelques femmes, dont Marie, mère de Jésus, et avec ses frères. » (Ac 1, 14). À ce propos, R. Brown, dans son commentaire du Magnificat, cite ce texte de Paul VI. « Marie a adhéré totalement à la volonté de Dieu. Elle a accueilli la parole et l’a mise en pratique. Elle a été inspirée dans son action par l’esprit de service. En résumé, elle a été la première et la plus parfaite disciple du Christ. » (Brown, p. 82)

8. Faire du neuf avec du vieux

      L’évangéliste Matthieu essaie de sauvegarder la loi ancienne dans toute la mesure du possible. Il parle du scribe converti qui « tire de son trésor du neuf et de l’ancien. » (Mt 15, 52). Luc est plus sensible à la nouveauté radicale de l’évangile. Il soutient que celui « qui s’abreuve au vieux est incapable de goûter le neuf. » (Lc 5, 39) Cela apparaît aussi dans son souci de citer les paroles de Jésus telles qu’il les a prononcées. Il serait aujourd’hui un partisan de la recherche des « véritables » paroles de Jésus et du « style » qui lui est propre (cf. Jérémias Paroles de Jésus, pp. 69 sq.; G. Vermes, L’Évangile des origines).  Il faut tenir compte de cette attitude de Luc dans l’usage qu’il fait de matériaux anciens.

      Ainsi, selon les exégètes, Luc a utilisé des cantiques antérieurs pour composer le Benedictus et le Magnificat. Mais sa façon de les remanier et de les compléter leur donne un sens nouveau. Ainsi, dans le Benedictus, Dieu apparaît comme celui qui libère des ennemis. Mais ce n’est pas en les écrasant, c’est plutôt en leur apportant la lumière. Luc oriente la prière juive traditionnelle dans une nouvelle direction.

      De la même façon, dans le Magnificat, il crée une atmosphère différente de celle qui se dégage du cantique d’Anne, où les pauvres prennent leur revanche sur les riches. Pour l’instant, Luc se contente d’annoncer un renversement qui sera en conformité avec la miséricorde de Dieu. Et à mesure que l’évangile avance, on apprend que Jésus appelle même les riches à la conversion, comme on le voit dans l’épisode du jeune homme riche et dans celui de Zachée. Ainsi, dans les cantiques de Luc, les mots sont empruntés à l’Ancien Testament. Mais l’esprit qui les anime est nouveau.

      L’Ancien Testament a son sens en lui-même (cf. par exemple : Abraham Heschel, Dieu en quête de l’homme – Philosophie du judaïsme). Mais les chrétiens, même ceux qui étaient sensibles à la compréhension que les juifs avaient de leur histoire, ont dû réinterpréter l’Ancien Testament, à la lumière des choix que Jésus lui-même avait faits. Pour être le messie voulu par Dieu, Jésus a dû renoncer à certaines attentes juives et répondre aux espérances plus hautes des prophètes. Les évangélistes ont fait état de ce choix dramatique dans le récit des tentations de Jésus. Par contre, il faut reconnaître que beaucoup de chrétiens, dès les premiers temps de l’Église, ont aligné leur conduite sur l’Ancien Testament compris dans sa littéralité. Avec son moralisme, son ritualisme et sa méfiance des cultures ambiantes. L’évangéliste Luc se situe entre des extrêmes. Il voit dans l’Ancien Testament plus qu’un simple prélude du Nouveau. La première Alliance, qui remonte à Adam (cf. la généalogie de Jésus en saint Luc 3, 23 sq.), est un appel irrévocable de Dieu lancé à l’humanité. Mais il refuse de faire du Nouveau Testament un simple appendice de l’Ancien. Ou de faire de l’Ancien Testament la règle de l’in­ter­pré­tation du message évangélique. (Sur la controverse entre le neuf et l’ancien, on peut consulter : E. Trocmé, L’enfance du christianisme et Saint Paul)

9. Foi et engagement social

      Le Magnificat est une hymne. Mais comme le Benedictus, il est aussi une profession de foi. En ce sens, le Magnificat est à mettre en relation avec ce qui est dit en Luc 1, 45 : « Heureuse celle qui a cru à ce qui lui a été dit de la part du Seigneur et à son accomplissement. » Il s’agit bien sûr ici des promesses faites par Dieu tout au long de l’Ancien Testament et de leur réalisation qui s’amorce avec la naissance de Jésus (cf. la note de la Bible de Jérusalem ou celle de la TOB à Lc 1, 45). La profession de foi du Magnificat ne consiste donc pas en une suite de dogmes. Elle exprime la confiance que Dieu va réaliser ses promesses, et qu’il commence déjà à le faire. En Jésus, Dieu vient au secours de son peuple. Mais le renversement qui s’annonce se fera graduellement et d’une façon souvent imprévisible (cf. Bovon, p. 93).

      Ce sera d’ailleurs le drame de la première génération des chré­tiens d’attendre pour tout de suite une parousie qui n’est pas venue, et qui ne s’annonçait pas sous la forme qu’ils attendaient. À tel point que plusieurs ont oublié que le Royaume était là, au milieu d’eux. Ils ont repoussé ailleurs ce Royaume qu’ils n’arrivaient pas à toucher. Saint Luc, lui, n’ignore pas les « demeures éternelles » (Lc 16, 9). Mais il insiste pour dire que le Royaume doit se bâtir à partir de maintenant. C’est la raison pour laquelle, plus que tout autre auteur du Nouveau Testament, il prêche des changements sociaux. Ses béatitudes sont un programme social. Et pour lui, chaque conversion a un impact sur les relations humaines, comme on le voit dans l’épisode de Zachée. Dans les Actes, il souligne fortement la transformation des rapports entre riches et pauvres grâce à la bonne nouvelle.

      Comme le dit Bovon : « Le Magnificat célèbre la triple action de Dieu, sur les plans religieux, socio-politique et ethnique. » Et encore : « Dieu ne peut pas mettre sa force au service des humbles et des faibles sans que cette force entre en conflit avec celle des grands de ce monde. » « Le Magnificat  est l’un des textes du Nouveau Testament dont le contenu est le plus fortement politique et libéra­teur. Il nous appelle à le prendre au mot et à combattre contre l’op­pres­sion, si nous voulons prendre au sérieux le Dieu de l’histoire. » (p. 94)

10.  La « bonne nouvelle » selon saint Luc

      Quand on dit que Luc a conçu ses chapitres de l’enfance comme une introduction à son évangile, cela veut dire qu’ils sont comme un prélude à la bonne nouvelle qu’il veut communiquer. Le mot « évan­­gile » signifie « bonne nouvelle ». Mais quelle est cette bonne nouvelle ? Quand on lit les derniers chapitres des évangiles et les Actes des apôtres, on se rend compte qu’au lendemain de la mort de Jésus, ses disciples étaient abattus et pour tout dire sans espérance. « Nous espérions que c’était lui… », disent les disciples d’Emmaüs. Mais voilà que Jésus se manifeste à eux. Dès lors, ils se mettent à proclamer que Jésus est bien vivant. C’est ce qui ressort notamment des discours de Pierre dans les Actes (Ac 2, 14-39; 3, 12-26; 4, 9-12; 5, 29-32; 10, 34-43) « Jésus, cet homme que vous avez fait mourir, Dieu l’a ressuscité. » (Ac 2, 22-23)

      Non seulement Jésus est-il ressuscité, mais il est celui qui apporte le salut. Il est bien le Messie, celui qu’on attendait. « Dieu a ainsi accompli ce qu’il avait annoncé par la bouche des prophètes. » (Ac 3, 18)  « C’est de lui que les prophètes rendent témoignage. Quiconque croit en lui recevra par son nom la rémission des péchés. » (Ac 10, 43). Voilà comment Luc, dans son deuxième livre, développe ce qu’il avait affirmé dans le Benedictus et le Magnificat. Jésus accomplit les promesses faites à Israël.

      Telle est la première bonne nouvelle, le premier évangile. Et c’est bien cette bonne nouvelle que Paul annonce, lui qui a écrit quelques années à peine après la mort de Jésus. « Il m’a envoyé annoncer (evangelisare) l’insondable richesse du Christ et annoncer la dis­pen­sation du mystère caché en Dieu depuis des siècles (Ep 3, 8). « Je vous rappelle la bonne nouvelle que je vous ai annoncée. Le Christ est mort pour nos péchés. Il est ressuscité, etc. » (1 Co 15, 1-8; cf. aussi Ac 13, 16-41). C’est le message que les Actes appellent souvent, sans autre précision, la bonne nouvelle de Jésus ou du Christ. « Les apôtres annonçaient la bonne nouvelle du Christ Jésus » (Ac 5, 42). « À partir de l’Écriture, il lui annonça la bonne nouvelle de Jésus. » (Ac 8, 37). On trouve la même expression dans saint Paul (v.g. Ga 1, 7) ou encore son équivalent, l’évangile du salut (v.g. Ep 1, 13).

      Cette bonne nouvelle, dans sa teneur première, ne pouvait évidemment s’adresser qu’à ceux qui avaient connu Jésus, qui étaient au courant de ses faits et gestes, qui avaient écouté son enseignement. Ils savaient que Jésus s’était proclamé Fils de l’homme et qu’il entendait accomplir la Loi et les Prophètes. Pour les juifs de la diaspora et pour les païens, il fallait partir de plus loin. Et d’abord, pour les païens, les convaincre qu’il était possible de se libérer du joug des idoles. Car l’emprise des dieux païens était grande dans le monde antique. Malgré le fait qu’ils étaient inconstants, liés au hasard et peu accessibles. Certains étaient même diaboliques. Alors que le Dieu de la Bible est fidèle, qu’il défend même le pauvre et peut protéger des divinités maléfiques.

      Ensuite, à mesure qu’on s’éloignait de la Palestine et que le temps passait, il fallait dire même aux Juifs de la diaspora qui était ce Jésus qu’on voulait leur annoncer comme Fils de Dieu, quels avaient été ses propos et ses gestes les plus marquants. Autrement, on risquait de perdre la mémoire du Jésus « historique », c’est-à-dire du Jésus des routes de Galilée. Du même coup, son enseignement lui-même pouvait s’estomper ou s’affadir. C’est peut-être ce qui a failli se produire. Car les premiers chrétiens attendaient le retour de Jésus pour tout de suite (1 Th 4, 13 sq.). Dès lors, à quoi bon insister sur le détail de sa prédication ? Ce n’est que peu à peu que les chrétiens ont compris que le délai allait se prolonger encore longtemps et que l’enseignement de Jésus était un appel à transformer le monde présent. Et cela, alors même que les paroles de Jésus menaçaient de s’effacer des mémoires avec la disparition de la première génération des croyants. 

      De ce point de vue, l’existence des trois évangiles synoptiques tient presque du miracle. Ce n’est pas sans raison que Luc, au début des Actes des apôtres, affirme : « Dans mon évangile, j’ai écrit ce que Jésus a fait et enseigné. » (Ac 1, 1) Il ne s’agit donc pas seulement de ce qu’on dit de Jésus, mais de ce que lui-même a dit. Exactement ce qui, jusque-là, n’était pas écrit et qui n’était pas accessible de façon claire et durable. Telle est la deuxième bonne nouvelle. Elle inclut la première, la prépare, la complète et en marque la portée pour la suite de l’histoire. Or, au dire des trois évangiles synoptiques, le cœur du message de Jésus a été la proclamation du Règne de Dieu. Ce Règne de Dieu, Jésus l’illustre par les paraboles et il en indique les exigences dans le Sermon sur la montagne. La bonne nouvelle, c’est l’annonce du Règne de Dieu. Ce que l’évangile nous dit, c’est Jésus et son Règne. Marc commence son évangile ainsi : « Commencement de la bonne nouvelle de Jésus Christ, fils de Dieu. » Et à la fin de son évangile, Matthieu rapporte cette parole de Jésus : « Cette bonne nouvelle du Royaume sera proclamée dans le monde entier. » (Mt 24, 14; cf. aussi 4, 23) C’est par l’annonce et l’exposé du Règne de Dieu que toute présentation du christianisme doit commen­cer. Mais tout se ramène finalement à la personne de Jésus, sans ja­mais oublier comment il a parlé et comment il a agi. Saint Luc a pu mettre au cœur de son introduction à l’évangile cette parole de l’ange : « Je vous annonce une bonne nouvelle et une grande joie. » (Lc 2, 10).

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* Cf. Trocmé, Saint Paul, pp. 98-99 et D. Mollat, article Évangile, dans le Diction­naire de spiritualité (Beauchesne).

   Cf. aussi Bible de JérusalemAc 2, 22, note f.