Les Missionnaires du Sacré-Coeur du Canada
 
 

13. De la pauvreté à la joie

Les chapitres de l’enfance de Luc sont une introduction au corps de son évangile. Il est donc normal qu’on trouve dans ces chapitres les principaux thèmes de son évangile, notamment l’attention spéciale portée à la pauvreté, l’importance de la miséricorde et aussi la promesse du grand renversement apporté par le Règne de Dieu. En ce sens, le Magnificat annonce clairement les accents de la Bonne nouvelle selon saint Luc. Du coup, c’est aussi une nouvelle image de Dieu qui s’affirme peu à peu.

        Le Magnificat est « un cantique de louange mis par saint Luc sur les lèvres de Marie à la fin de l’épisode de la Visitation » (Catholicisme, p. 163). C’est une hymne qui a été insérée par un artifice littéraire dans le récit de la Visitation. Il ne fait d’ailleurs aucune allusion à cette circonstance. « Il reprend en revanche les thèmes habituels de la spiritualité des pauvres de Yahvé. Il paraît légitime de conclure, avec le P. Benoît, qu’il pourrait bien s’agir d’un psaume pré-chrétien issu du milieu des pauvres et adopté par la première communauté de Jérusalem avant d’être utilisé par saint Luc » (Catholicisme, p. 163).

      Étant donné l’importance de cette référence aux « pauvres de Yahvé », on peut relever dès maintenant qu’on entend par là des croyants juifs d’humble condition, vivant à l’époque qui précède l’apparition du christianisme. Ils sont souvent l’objet de mépris et parfois de persécution. Leur cri retentit dans certains passages du livre de Jérémie et du livre des psaumes. Ce qui les caractérise premièrement, c’est leur confiance absolue en Dieu. Ils attendent tout de lui, y compris des lendemains meilleurs, pour eux et pour tout le peuple. Ils ne sont pas étrangers à la théologie du petit Reste. Ils seront les premiers à faire partie du peuple rassemblé autour du messie (cf. V.T.B., article Pauvres).

      Il faut aussi noter que le mot « pauvres » dans saint Luc n’exclut pas les pauvres au sens sociologique du mot, bien au contraire. Il suffit pour s’en convaincre de relire sa version des béatitudes. Que le Magnificat soit issu du milieu des « pauvres » aux divers sens du mot, cela apparaît dès le début de la prière. « Il a jeté les yeux sur son humble servante. » Cela rappelle à l’évidence la prière d’Anne, alors qu’elle était l’objet de mépris. « Seigneur, daigne regarder la misère de ta servante. » (1 S 1, 11). Marie avait d’ailleurs déjà dit : « Je suis la servante du Seigneur. » (Lc 1, 38). Dans le contexte de l’époque, le mot serviteur évoque aussi l’esclavage qui était le lot de plusieurs parmi les chrétiens. Quand Pline, au début du 2e siècle, voulut savoir qui étaient les chrétiens, il s’adressa à des esclaves. Cette référence du Magni­ficat à l’esclavage et à la pauvreté est une confirmation de l’étrangeté du christianisme. Il revendique de la dignité pour les pauvres dans un monde qui les méprise, dans un monde où riches et pauvres ne sont pas vraiment de même « nature ».

      Bovon fait remarquer qu’en raison de ses sources, le Magnificat n’est peut-être pas complètement « christianisé ». Tout comme le Benedictus. On y entend l’écho très vétéro-testamentaire du cantique d’Anne et de certains psaumes. Mais le souffle qui le soulève est manifestement chrétien. « En l’incorporant à son récit, l’évangéliste l’a peu christianisé. En l’annexant, il a néanmoins modifié sa signification. » (p. 93) On arriverait à une conclusion similaire en notant que Luc fait dire le Magnificat par Marie, qui est à la jonction des deux Testaments. Marie, née sous l’ancienne Alliance, est entrée dans la nouvelle mais non sans tourments (cf. l’évangile de Marc).  Finalement, elle est devenue un modèle du Nouveau Testament (cf. les Actes). D’où ce mot de Brown : « Elle a été la première et la plus parfaite disciple de Jésus. » (p. 82) (Sur la notion de « pauvres » dans Matthieu et Luc, cf. Jan Lambrecht, Eh bien ! Moi je vous dis, c. II).

Lc 1, 46  Mon âme magnifie le Seigneur
(traduction Gourgues)

      Ce verset du Magnificat fait référence de façon claire à certains psaumes dont il se veut le prolongement. Par exemple, le psaume 34, verset 4 : « Magnifiez avec moi le Seigneur. » Ou encore le psaume 103, qui commence ainsi : « Mon âme, bénis le Seigneur » (v. 1; cf. aussi v. 35). Au début du psaume, il est question du Nom très saint. Le Magnificat dit : « Saint est son Nom ». Au verset 17 du même psaume, on a : « Sa miséricorde est de toujours à toujours pour ceux qui le craignent. » Le Magnificat dit : « Sa miséricorde de génération en génération pour ceux qui le craignent. » (cf. Gourgues, p. 33).

      Les mots « exalter » ou « magnifier » expriment le respect dû à  Dieu. Mais cette louange s’adresse plus précisément au Seigneur, à Dieu qui agit en faveur de l’homme. Cela fait référence à Celui qui se manifeste à chaque génération, selon la fidélité qui est le propre du Dieu d’Israël. Et cette grandeur divine qui est louée hautement n’écrase personne, comme le fait celle des « grands de ce monde ». Au contraire, cette puissance de Dieu est une force de libération (cf. Bovon, p. 88).

Lc 1, 47  Mon esprit exulte en Dieu mon sauveur

      Étant donné la similitude des situations, ce verset évoque bien sûr le cantique d’Anne, qui commence ainsi : « Mon  cœur exulte en Yahvé. » (1 S 2, 1). Mais il ne faut pas pousser le parallèle trop loin. La vision des choses d’Anne est très vétéro-testamentaire. Elle exulte en voyant ses ennemis confondus. Le Magnificat ne la suivra pas sur ce point. Comme nous le verrons, le « renversement » dont parle le Magnificat est d’un autre ordre.

      On peut noter que ce verset reprend d’une certaine façon le précédent. Mais il en est aussi l’explication. La joie du Magnificat vient de l’œuvre de salut de Dieu. Son « exultation » est semblable à celle du prophète Habacuq, quand il annonçait des jours meilleurs grâce à l’intervention de Yahvé.  « Je me réjouis en Yahvé,  j’exulte

en Dieu mon sauveur. Le Seigneur est ma force. » (Ha 3, 18). Le mot « exultation » a un caractère eschatologique, comme cela apparaît dans plusieurs textes du Nouveau Testament. Les temps définitifs sont arrivés. Déjà l’annonce de la naissance de Jean est sous le signe de l’allégresse. « Tu en auras joie et allégresse. » (Lc 1, 14). Mais cela est surtout vrai des temps messianiques. Comme Jésus le dit lui-même : « En ce jour-là, soyez dans l’allégresse, car votre récom­pense est grande dans les cieux. » (Lc 6, 23). Aussi Jude, parlant de l’accomplissement des temps : « Jésus Christ vous don­nera de vous présenter devant Dieu dans l’allégresse. » (Jude, v. 24). Luc lui-même, parlant de la communauté idéale de Jérusalem : « Ils prenaient leur nourriture dans l’allégresse. » (Ac 2, 46). Et dans l’Apocalypse ou Révélation finale : « Soyez dans l’allégresse, car voici les noces de l’Agneau. » (Ap 19, 7)