Les Missionnaires du Sacré-Coeur du Canada
 
 

15. D'hier à aujourd'hui

Le Magnificat appelle Dieu : le Puissant. On peut dire que dans l’Ancien Testament, c’est un titre traditionnel de Dieu.  « C’est Dieu, le Puissant, le Vaillant des combats. » (Ps 23, 8) « C’est le Seigneur vivant, puissant dans le ciel » (2 M 15, 4). « Dans ta main, la force et la puissance. » (1 Ch 29, 12) Mais que faut-il entendre par ce pouvoir dont on fait pour ainsi dire un attribut essentiel de Dieu ?

      Il faut dire aussi que de nos jours, l’idée de puissance ou de toute-puissance de Dieu soulève plus de problèmes qu’elle n’aide à en résoudre. Dans l’approche scientifique qui est la nôtre, nous considérons que l’univers est régi par des lois qui en assurent la cohérence. Comment alors parler d’une toute-puissance de Dieu qui apparaît comme une volonté que rien n’arrête, ou même comme d’un arbitraire qui tient lieu de droit et de raison ? De plus, à l’époque moderne, la toute-puissance de Dieu sert trop souvent d’argument à l’athéisme. En effet, si Dieu est tout-puissant, pourquoi y a-t-il tant de mal dans le monde ? Et il ne sert à rien de dire que Dieu « permet » le mal. Car permettre quand on peut empêcher, c’est encore être responsable de ce qui arrive.

      Si on veut parler aujourd’hui de puissance, il faut le faire dans l’esprit même de ceux qui ont rédigé le Nouveau Testament. Dans l’univers mental qui était le leur, ils ne voyaient pas le monde comme une mécanique étonnamment complexe en marche depuis des millions d’années et évoluant selon ses propres lois. Dieu n’était pas pour eux un « grand horloger ». Ils voyaient plutôt la nature comme un jaillissement de vie. Pour eux, Dieu était le créateur ou le géniteur de cette nature, comme une source constamment agissante de souffle et de vie. Dans la puissance de Dieu, ils voyaient surtout la possibilité pour lui de faire plus que ce qu’on attendait ou même d’aller à l’encontre ou au-delà du prévisible (cf. Ep 3, 20 : « Plus que nous osons demander ou imaginer. »). C’est le sens que prend la puissance de Dieu quand il suscite dans une humble famille un héritier à David et à Abraham. C’est aussi le côté inattendu de la puissance de Dieu qu’on peut voir dans le renversement des rapports entre riches et pauvres, en dépit des résistances insurmontables à ce changement. Si on voulait traduire le langage de la Bible dans un registre moderne, on dirait que la puissance est une force d’évolution, où l’inattendu se produit et où le plus sort du moins (cf. C. Tresmontant, L’histoire de l’univers et le sens de la création).

      Comme toujours dans l’évangile de l’enfance, ce verset du Ma­gni­ficat (Il a fait pour moi de grandes choses) évoque certains passages de l’Ancien Testament. « C’est lui que tu dois louer, lui ton Dieu, car il a fait pour toi de grandes choses. » (Dt 10, 21). « Toi qui as fait de grandes choses, ô Dieu, qui est comme toi ? » (Ps 71, 19). Il faut cependant noter que Deutéronome 10, 21 parlait de choses terribles. Car la merveille des merveilles, la chose la plus grande dans l’Ancien Testament, c’est la naissance du peuple élu. Et cela s’est fait par la défaite ou la destruction des ennemis. Les psaumes sur ce point sont clairs (voir par exemple le psaume 36 : « Car éternel est son amour. »)

      Dans le Magnificat, Dieu est loué pour un autre engendrement, celui du messie, qui sera artisan de paix, selon la proclamation de l’ange : « Paix sur terre… » La puissance de Dieu, cette fois, est de l’ordre de la sainteté, selon, encore, la parole de l’Ange. « La puissance du Très-Haut te couvrira de son ombre. L’enfant sera saint et fils de Dieu. » Encore là, le Magnificat commente les paroles de l’ange à Marie.

      La mention, dans le contexte du Magnificat, de la puissance et de la sainteté de Dieu, deux thèmes très vétéro-testamentaires, est révélatrice de l’évolution qui se produit à mesure qu’on s’approche du Nouveau Testament. Dans l’Ancien Testament, la sainteté de Dieu, c’est d’abord sa grandeur inexprimable, démesurée. On connaît bien le passage d’Isaïe qui décrit ainsi la présence de Yahvé : « Sa traîne remplissait le sanctuaire et sa gloire couvrait toute la terre. » Les anges disent alors : « Saint, saint, saint est Yahvé. » (Es 6, 1-3) Cette sainteté de Dieu sème l’effroi : « Malheur à moi ! Je suis perdu, car mes yeux ont vu Yahvé ! » (Es 6, 4).  Mais peu à peu, Yahvé apparaît comme celui qui se laisse approcher quand il vient « dans la brise du soir », comme au jardin d’Eden. C’est la révélation étonnante faite au prophète Élie (cf. le passage « Dieu n’était pas dans l’ouragan » - 1 R 19, 11).  Au terme, la sainteté de Dieu est même source de patience et de miséricorde. « Mon cœur en moi se retourne. Je ne donnerai pas cours à ma colère. Car je suis Dieu et non pas homme. Je suis le Saint, et je n’aime pas détruire. «  (Os 11, 8-9)  (cf. V.T.B., article Saint).

Lc 1, 50  Sa miséricorde est pour des générations
sur ceux qui le craignent

        Saint Luc a-t-il trouvé le mot « miséricorde » dans le texte de l’hymne judéo-chrétien qu’il utilise, ou encore l’y a-t-il inséré ? Chose certaine, le mot convient parfaitement à son propos. Le chapitre de l’enfance sert d’introduction au corps de son évangile. Or l’évangile de Luc a justement été qualifié d’évangile de la miséricorde (cf. par exemple son chapitre 15). Pour Luc, la miséricorde s’inscrit à la fois dans la continuité et le dépassement de l’Ancien Testament. On pourrait dire que pour Luc, en définitive, c’est dans la miséricorde que Dieu manifeste son « nom », c’est-à-dire sa nature profonde, dans sa façon de traiter avec nous.

        Dans l’Écriture, la miséricorde de Dieu se manifeste de diverses façons. D’abord en ceci que Dieu, loin d’être indifférent à notre sort, est au contraire touché par notre misère. « J’ai vu la misère de mon peuple. J’ai entendu son cri. » (Ex 3, 7).  Par son souci des plus faibles, le Dieu de la Bible se démarque nettement de la plupart des divinités païennes. Sa miséricorde se manifeste aussi, et de façon éminente, dans sa manière de se comporter avec les pécheurs. « Yahvé est un Dieu de tendresse, lent à la colère, abondant en miséricorde, gardant sa miséricorde pour mille générations, supportant la faute. » (Ex 34, 6).  Car ce que Dieu veut, « ce n’est pas que le pécheur meure, mais qu’il se convertisse et qu’il vive. » (Ez 18, 23).  C’est le message constant des psaumes et des prophètes. « Une fois de plus, aie pitié de nous et jette nos péchés au fond de la mer. » (Mi 7, 18). Le livre de la Sagesse a même cette forte image : « Tu fermes les yeux sur leurs péchés pour qu’ils se convertissent. » (11, 23).  C’est un reflet de cette miséricorde qui le caractérise que Dieu veut voir en nous. « C’est la miséricorde que je veux et non les sacrifices. » (Os 6, 6, reprise en Mt 9, 13). (Cf. V.T.B., article Miséricorde).

      Pour saint Luc, cette idée de la miséricorde de Dieu trouve son aboutissement dans l’enseignement et le comportement de Jésus, qui « faisait bon accueil aux pécheurs et mangeait avec eux. »  Car dans l’évangile, le pécheur n’est pas celui qui a transgressé la loi et qui doit être châtié en conséquence, comme c’est le cas dans la justice civile. C’est celui qui sans trop s’en rendre compte ou du moins sans mesurer la portée de ses actes, s’est éloigné des autres et de Dieu. Le pécheur n’est pas un réprouvé qui pourra peut-être être épargné s’il fait suffisamment pénitence, comme on le voit dans le livre de Jonas (3, 9). Il reste fils, et pour peu qu’il « rentre en son for intérieur », c’est Dieu lui-même qui prend l’initiative du pardon (cf. en saint Luc les paraboles du fils prodigue et de la brebis perdue).

      Cette miséricorde de Dieu, le Magnificat dit qu’elle s’étend de génération en génération. C’est la deuxième fois que le Magnificat parle de génération, comme si l’histoire du salut s’avançait par étapes. On peut voir là aussi l’expression de la fidélité de Dieu et de la continuité entre les deux Testaments. Le texte souligne aussi par là le caractère inépuisable de la miséricorde de Dieu. Ce qui est bien dans la ligne de saint Luc.