Les Missionnaires du Sacré-Coeur du Canada
 
 

3. Différentes façons de prier

Le Notre Père est la prière chrétienne par excellence, puisque nous la tenons de Jésus lui-même. Mais le Notre Père ne peut couvrir à lui seul tout le champ de la prière. Ce qui est dit de la prière dans les Actes des Apôtres ou encore dans les épîtres de Paul nous indique que les premiers chrétiens s’adressaient à Dieu selon des formes fort variées. Ils utilisaient notamment les psaumes de la Bible. Saint Paul le dit à plusieurs reprises (Ep 5, 19; Col  3, 16). Certains exégètes ont d’ailleurs fait remarquer qu’entre les psaumes et le Notre Père, il y a des liens certains (cf. Évode Beaucamp, Israël en prière – Des psaumes au Notre Père).

      Il n’en reste pas moins que le Notre Père a la forme de la demande, et la prière de l’Église prend aussi la forme de la louange et de la profession de foi. Car « Dieu s’est acquis un peuple pour la louange de sa gloire » (Ep 1, 14). Cette prière de louange célèbre les hauts faits de l’histoire du salut et invite du même coup à entrer dans cette histoire en marche. Elle est aussi un stimulant de l’espérance, puisqu’elle évoque l’accom­plisse­ment de cette histoire (cf. M. Gourgues, Prier les hymnes du Nouveau Testament, pp. 16-19). Or, saint Luc, dans son évangile, nous a laissé deux prières de louange qui ressemblent d’ailleurs de près à des psaumes : le Benedictus et le Magnificat. Il s’agit sûrement, dans son idée, de jalons importants dans son exposé de la prière.

      Le Benedictus et le Magnificat font partie, depuis les débuts du christianisme, de la prière des communautés croyantes. Mais quel sens les premiers chrétiens donnaient-ils à ces deux prières? Et quel caractère saint Luc leur voyait-il quand il les a mis dans son évangile?  Pour s’en faire une idée, il faut d’abord déterminer le genre littéraire de ces deux textes. Si l’on considère la façon dont ils sont rédigés, il est clair que le Benedictus et le Magnificat sont ce qu’on appelle des hymnes. Le mot est calqué sur un verbe grec qui signifie chanter ou proclamer. Pour les anciens, le mot avait un sens précis. Il désignait des « chants qui sont une prière aux dieux. » (Platon) L’invocation adressée à la divinité était un caractère propre des hymnes. Même quand l’hymne était « un chant d’éloge de héros valeureux » (Pindare), la référence aux dieux allait de soi. Cela peut nous surprendre aujourd’hui, mais le genre littéraire des hymnes, tel que nous venons de le décrire, couvre une grande partie de la littérature dite « païenne » mais qui n’était aucunement athée. On y retrouve des louanges à telle ou telle divinité, des éloges en l’honneur des héros du peuple, des récits de hauts faits ou de victoires de la nation. Même s’il n’a plus la même faveur, c’est un genre littéraire qui se survit aujourd’hui dans les hymnes nationaux ou encore dans certaines compositions religieuses (cf. Encyclopedia Universalis, Thesaurus, article Hymne).

        Comme on peut s’y attendre, dans la Bible elle-même les hymnes se retrouvent en grand nombre. On pense bien sûr aux deux cantiques du Livre de Daniel, qui commencent par « Béni sois-tu, Dieu de nos pères » et aux 150 psaumes de la Bible canonique, qui ne forment d’ailleurs qu’une partie de l’étonnante production juive dans ce domaine. La Bible contient aussi des hymnes à la louange des héros de la nation qui sont aussi, bien sûr, des textes à la gloire de Dieu. On pense ici aux hymnes du livre de l’Ecclésiastique, ch. 44 et sq. : « Faisons l’éloge des hommes illustres, de nos ancêtres… » (44, 1). « Abraham, ancêtre célèbre d’une multitude. Il observa la loi du Très-Haut et fit une alliance avec lui. » (44, 19). « À Isaac, Dieu renouvelle sa bénédiction… » (44, 22).  « Dieu fit sortir de lui un homme de bien, bien-aimé de Dieu, Moïse… » (45, 1). « Samuel fut le bien-aimé du Seigneur… » (46, 13). « Alors, le prophète Élie se leva comme un feu… » (48, 1).

            Ces hymnes bibliques ont d’ailleurs des antécédents directs. « La Bible n’a pas inventé le genre psalmique ni les hymnes. Depuis le déchiffrement des cunéiformes mésopotamiens, on a découvert une belle série d’hymnes aux dieux et aux temples. L’Égypte possède également une belle collection d’hymnes adressés soit aux dieux, soit aux rois divinisés. On trouve enfin une semblable lyrique chez les Hittites d’Asie Mineure et chez les Cananéens. » (Encyclopedia Universalis, article Psaumes, p. 730). Tout cela nous indique que pour mieux comprendre le Benedictus et le Magnificat, pour saisir surtout la puissance du courant qui les porte, nous disposons d’une tradition qui déborde la Bible et les écrits juifs apparentés.