Les Missionnaires du Sacré-Coeur du Canada
 
 

14. La puissance de Dieu se déploie dans la faiblesse

Le Magnificat est une occasion pour Luc de présenter d’entrée de jeu certains thèmes qui lui sont chers. Par exemple, ce que saint Paul exprime ainsi : « La force de Dieu se déploie dans la faiblesse. » (2 Co 12, 9). Saint Luc, dans son évangile, illustre cela par des exemples concrets : celui de la pécheresse, de Zachée, de l’enfant prodigue. Ou encore par la place exceptionnelle qu’occupe dans son évangile l’entourage féminin de Jésus. Alors que la société du temps allait dans le sens d’une tutelle que saint Paul approuvait. De ce point de vue, l’annonce faite à Marie et le Magnificat ouvrent une ère nou­velle et de nouvelles possibilités. « Pour Dieu, cela est possible. » (Lc 1, 37 et 18, 27)

Lc 1, 48a Car il a jeté les yeux sur l’humilité de sa servante

        Selon Brown, ce verset est probablement de la main de Luc. Comme nous l’avons dit, le Magnificat, comme le Benedictus, est un commentaire de l’annonce faite à Marie, qui est au cœur de l’évangile de l’enfance. Ce verset 48 est à mettre en relation avec Luc 1, 38 : « Je suis la servante du Seigneur. » (cf. Gourgues, p. 36)

      Tout au long de l’évangile de l’enfance de Luc, nous sommes dans le contexte des pauvres de Yahvé, qui attendent tout de Dieu. Cela s’exprime souvent par des images. Ainsi, dans la Bible, Dieu voit, regarde, se tourne. Et le regard de Dieu sur les personnes indique que Dieu n’oublie pas ses promesses, qui sont des promesses d’alliance et de relèvement. Quand Dieu se tourne vers quelqu’un, c’est pour son salut. « Je me tournerai vers vous et je maintiendrai mon alliance. » (Lv 26, 9) « Ô Yahvé, si tu voulais considérer ma misère et te souvenir de moi. » (1 S 1, 11). « J’ai vu la misère de mon

peuple et son cri est venu jusqu’à moi. » (1 S 9, 16). « Il se tournera vers la prière du spolié. » (Ps 102, 17). À propos de Sion en pleurs : « Dieu exauce sa servante. Il voit ma bassesse. Il considère ma détresse. Il me donne un fils. » (IV Esd 9, 45 dans Écrits intertestamentaires)

      Ce verset emploie le mot bassesse ou humilité. Dans la Bible, ce mot a un double sens. Il désigne le fait d’être au bas de l’échelle sociale et économique. Mais il désigne aussi la simplicité et l’ouverture auxquelles Jésus fait allusion : « Je suis doux et humble de cœur. » Les pauvres de Yahvé sont humbles dans cette double acceptation. Alors que Luc 1, 38 soulignait la disponibilité de Marie, ce verset met l’accent sur sa situation effacée. Cela fait ressortir d’autant l’action éclatante de Dieu, qui ouvre des voies d’avenir imprévisibles. À partir de références à l’Ancien Testament, le Magnificat annonce les antithèses du discours dans la plaine de saint Luc. « Heureux vous les pauvres – Malheureux vous les riches » (cf. Brown, Lire les Évangiles, pp. 80-81). 

Lc 1, 48b  Désormais, toutes les générations me diront bienheureuse

            Les points de contact entre l’histoire de Marie et celle d’Anne sont nombreux. Leurs cantiques ont un peu la même structure. Une structure qui rappelle celle de certains psaumes (v.g. psaume 86).  Mais si le cadre  du discours est semblable, le contenu n’est pas le même (cf. Gourgues, p. 39). Anne et Marie parlent de « l’humilité de la servante du Seigneur. » (1 S 1, 11 et Lc 1, 48). Les deux mettent au monde un fils à un moment crucial de l’histoire d’Israël. Mais alors qu’Anne ne semble se réjouir que pour elle-même, Marie parle des générations à venir. L’intervention de Dieu en faveur de Marie est plus que la réponse à une demande personnelle et Marie en est consciente. Ce qui n’est pas le cas d’Anne, qu’on peut rapprocher de celui de Léa, dans la Genèse. « Je suis heureuse, car les femmes me féliciteront. » (Gn 30, 13)

        Mais dans la Bible, l’action de Dieu n’est pas liée à la conscience des acteurs. En parlant des générations, Luc nous indique clairement qu’il faut comprendre le Magnificat dans un contexte d’histoire du salut. De plus, on sait que Luc, dans son histoire de l’enfance, pense aussi au commencement de la communauté chrétienne, dont il parlera dans les Actes. Ici, il anticipe le rôle que Marie jouera dans cette communauté à ses débuts et pour les générations à venir (Ac 1, 14). Un thème qui se retrouve dans l’évangile de Jean.

      Le mot « bienheureux » nous oriente aussi du côté des interven­tions de Dieu en faveur du peuple. « Bienheureux es-tu Israël. Dieu est le bouclier qui te secourt. » (Dt 33, 29) En ce sens, le Magnificat annonce les béatitudes qui, en saint Luc, sont justement en faveur des pauvres et des humiliés.  « L’intervention de Dieu en faveur de Marie ne serait-elle pas une illustration de ce que Jésus proclamera être le bonheur des pauvres? » (Gourgues, p. 40) Dans le Magnificat comme dans les béatitudes, le bonheur des pauvres est d’ailleurs mis en relation avec le malheur des riches.               

Lc 1, 49 « Car le Puissant a fait pour moi de grandes choses.
Saint est son nom.

        Nous sommes dans une hymne de louange. Après la mention des motifs personnels de louange, on revient à celui qu’on veut glorifier : le Saint, le Puissant. Parler de la sainteté du Nom de Dieu, c’est parler de la grandeur inaccessible de Dieu et de la qualité de ses interventions. « La sainteté de Dieu est inaccessible à l’homme. Pour que celui-ci la reconnaisse, il faut que Dieu se sanctifie (ou sanctifie son Nom), c’est-à-dire qu’il se montre saint en manifestant sa gloire : création, protection miraculeuse, délivrance inespérée. » (V.T.B., article Saint). Le Notre Père dira en ce sens : « Que ton Nom soit sanctifié. »

      L’idée de sainteté ainsi comprise est connexe à celle de puissance. Dans toutes les religions, la puissance ou la force est un attribut ordinaire de la divinité. Dans la théologie juive, la puissance de Dieu est plus spécialement une puissance de création. C’est une originalité de la Bible. Dieu est beaucoup plus qu’un démiurge. Une autre originalité, c’est que cette puissance s’exerce de façon particulière en faveur du peuple juif. Même au détriment des autres. C’est le point faible de cette théologie. Dans l’Ancien Testament, la force de Dieu décuple celle des armées du peuple et s’attaque au besoin à ses adversaires. Le Nouveau Testament parle plutôt d’une puissance aimante de Dieu pour tous, puisque Dieu est Père universel. Ce qui est aussi caractéristique du Nouveau Testament, c’est que la puissance de Dieu s’exerce d’une manière imprévisible dans une histoire qui est celle du salut et non par la faveur des armes. Dans le Nouveau Testament, nous sommes encore loin de l’époque constantinienne (cf. V.T.B., article Puissance).