Les Missionnaires du Sacré-Coeur du Canada
 
 

8. L'ancien éclaire le nouveau

Dans les chapitres 1 et 2, qui servent d’introduction à son évan­gile, Luc expose certaines idées-maîtresses d’une christologie qu’il déve­loppera dans le corps de l’oeuvre. De ce point de vue, il faut accorder une place particulière à la parole de l’Ange à Marie. « Tu lui donneras le nom de Jésus. Il sera grand, et on l’appellera fils du Très-Haut. Le Seigneur Dieu lui donnera le trône de David son père. Il régnera sur la maison de Jacob et son règne n’aura pas de fin… L’enfant sera appelé Fils de Dieu » (Lc 1, 31-33, 35). Peut-être faut-il ajouter ici l’éclairage de ce qui est dit à Joseph en saint Matthieu : « Tu lui donneras le nom de Jésus. Car c’est lui qui sauvera son peuple de ses péchés. » (Mt 1, 21). Or le Benedictus et le Magnificat, quand on les met en rapport avec l’annonce de l’Ange à Marie, apparaissent comme des commentaires de cette parole-clef. D’où l’importance d’analyser un peu plus longuement ces hymnes qui sont aussi des professions de foi.

Lc 1, 68 a : « Béni soit le Seigneur, le Dieu d’Israël »

La traduction du Benedictus est celle de R. Brown

      Qu’une hymne adressée à Dieu commence par une formule de bénédiction, c’est tout à fait dans la tradition biblique. On retrouve une telle formule au début ou en conclusion de plusieurs psaumes (40, 71, 105, 143). Le cantique de Tobie s’adresse à Dieu en disant : « Bé­ni soit Dieu ! Béni soit son règne ! » (Tb 13, 1). Un hymne essénien commence ainsi : « Béni soit le Dieu d’Israël. » Le Notre Père s’ouvre sur la formule « Que ton nom soit sanctifié ou béni. » Le Gloria dira : « Nous te bénissons. » La deuxième partie du Sanctus s’ouvre sur ces mots : « Béni soit celui qui vient » (cf. Bovon, p. 104). Dire « béni sois-tu », « c’est la prière de la reconnaissance, expri­mant la prise de conscience de la générosité de Dieu et la gratitude à l’égard de ses largesses. » (Gourgues, p. 23)

        Le fait que le Benedictus s’adresse au Dieu d’Israël ne doit pas nous surprendre. Le Benedictus est dit par Zacharie, un prêtre juif. Et les premiers chrétiens, vivant en milieu juif, se considéraient comme faisant partie du peuple d’Israël. La conscience d’une séparation ne viendra que beaucoup plus tard. On parlera alors du peuple chrétien comme d’un nouvel Israël (cf. Brown, p. 66). Il ne faut d’ailleurs pas donner à l’expression « Dieu d’Israël » une connotation trop restrictive. Abraham, dont parle explicitement le Benedictus, avait reçu la promesse qu’en lui seraient bénies toutes les races de la terre.

      En somme, si le Benedictus est censé être dit par Zacharie, c’est Luc qui tient la plume. En invoquant solennellement le Dieu d’Israël, Luc indique que les chrétiens se rattachent à l’expérience religieuse d’Israël. Israël qui a fait la découverte du Dieu créateur, du Dieu tout-autre, toujours au-delà de nos prises et en même temps très proche. Un Dieu transcendant, capable de dominer l’histoire et de lui donner un sens (cf. H.I. Marrou, Théologie de l’histoire). Le Dieu d’Israël est un Dieu qui intervient dans l’histoire humaine. Et il doit commencer quelque part, notamment dans le peuple qu’il s’est choisi, mais cela n’exclut personne. Les prophètes le rappellent sans cesse (cf. Bovon, p. 104). Luc invite donc ses lecteurs chrétiens à puiser à la richesse de la tradition biblique. Malgré les risques que cela comporte, le Nouveau Testament doit se comprendre en référence à l’Ancien. Le lien entre les communautés chrétiennes et le judaïsme a été un point majeur de discussion dans l’Église des premiers temps.

Lc 1, 68 b et 69 : « Parce qu’il a visité son peuple,
accompli sa libération, suscité une force de salut
dans la famille (maison) de David son serviteur »

      Ces trois membres de phrase forment manifestement un tout.  « Ils s’éclairent et s’explicitent l’un l’autre. En quoi Dieu a-t-il visité son peuple ? En lui procurant la délivrance (libération). Comment lui a-t-il procuré la délivrance ? En suscitant une force de salut dans la maison de David  » (Gourgues, p. 24).

      Ce passage du Benedictus est inspiré par le psaume 18, dit psaume de David, que l’on retrouve aussi en 2 Samuel 22, 1sq. « Yahvé est mon rocher, ma corne de salut… » Un psaume majeur pour la compréhension de l’histoire d’Israël. « De tous les passages de l’Ancien Testament auxquels fait écho le Benedictus, ce cantique (Ps 18) est sans doute celui dont la marque est la plus profonde » (Gourgues, p. 24). Dans ce psaume, David, après avoir échappé au danger, loue Dieu qui est sa force. Parmi les expressions que Luc a tirées du psaume 18 pour ce passage du Benedictus, on trouve : « force ou corne de salut » (Ps 18, v. 3). « Béni soit Dieu » (v. 47). « Sa­lut ou délivrance des ennemis » (vv. 3, 18, 38, 49). Dans l’introduction de ce psaume, comme dans le Benedictus, David est décrit comme « Serviteur de Yahvé » (Gourgues, p. 27). Ainsi, on comprend mieux le Benedictus, quand on sait que Luc fait appel à un psaume messianique qui concerne la maison de David, à qui Dieu a fait des promesses solennelles d’avenir, comme cela apparaît dans le livre des psaumes.

Il a visité son peuple

      Dans la Bible, Dieu visite son peuple, parce que celui-ci est son domaine. Déjà au livre de la Genèse, 3, 8, on parlait des visites de Dieu à Adam et Ève au jardin d’Eden. Dieu visite Israël d’une façon particulière, car c’est sa vigne. Le mot visite peut revêtir plusieurs sens. Il peut s’agir notamment d’une venue décisive de Dieu pour inaugurer un monde meilleur. Par exemple, en Sg 3, 7, il est dit que les justes morts pour Dieu « resplendiront au jour de sa visite et commanderont aux nations. » C’est un sens que Luc connaît. Outre la mention de 1, 78 (Benedictus), on a en Luc 7, 16 : « Un grand prophète a surgi parmi nous et Dieu a visité son peuple. » De même, en Lc 19, 44 : « Jérusalem, tu n’as pas reconnu le temps où tu as été visitée. »

Il a accompli sa libération

      Il est ensuite question de la libération du peuple. Le même thème va revenir dans le discours d’Anne la prophétesse. « Elle parlait de l’enfant à tous ceux qui attendaient la délivrance de Jérusalem. » (Lc 2, 38).  Il faut rappeler ici que pour Luc, tout se joue à Jérusalem, qui est l’aboutissement  du voyage de Jésus au cours de sa vie publique. L’Évangile de Luc se déroule selon la montée de Jésus de la Galilée à Jérusalem. Et c’est à partir de Jérusalem que la bonne nouvelle va rayonner sur le monde. C’est le livre des Actes.

      Mais quand on sait ce qui s’est passé à Jérusalem, de quelle libération Luc veut-il parler dans le Benedictus? Sans doute, le mot libération évoque la délivrance du peuple au moment de l’Exode. Mais c’est une libération d’un genre particulier, puisque Dieu libère le peuple pour se l’attacher (cf. Vocabulaire de théologie biblique, article Rédemption). À Jérusalem, Jésus libère le peuple de Dieu d’une religion sacrificielle pour la remplacer par une religion de charité. Mais même dans la tradition chrétienne, le mot a gardé une ambiguïté. Jésus dira, en parlant de la venue glorieuse du Fils de l’homme : « Sachez que votre délivrance approche » (Lc 21, 28). Pourtant, à la veille de sa passion, on lui demandera : « Est-ce maintenant que tu vas rétablir la royauté en Israël ? » (Ac 1, 6).  Les disciples d’Emmaüs diront : « Nous pen­sions que c’était lui qui délivrerait Israël » (Lc 24, 21; cf. aussi Lc 19, 11). Cette ambiguïté va persister. Dans un rêve de chrétienté, on voudra  faire du christianisme un pouvoir de ce monde, en préten­dant ainsi faire advenir le Royaume de Dieu (cf. Bovon, p. 105).