Les Missionnaires du Sacré-Coeur du Canada
 
 

12. Le Benedictus : une prière chrétienne ?

Ce n’est pas pour rien que l’évangile de Luc a été qualifié d’évangile de la miséricorde. Dès le prologue, dans le Benedictus et le Magnificat notamment, il est question à plusieurs reprises de la miséricorde. Quand Jean entreprend sa prédication, Luc résume ainsi son message : « Il proclamait un baptême de repentir pour la rémission des péchés. » (Lc 3, 3).  Mais Jean garde encore de Dieu l’image de l’Ancien Testament dans toute sa rigueur. Il voit Dieu comme « celui qui tient dans sa main la pelle à vanner » (Lc 3, 17). Le vrai visage de Dieu, c’est Jésus qui le révèle. Et le pardon de Dieu, dans la prédication de Jésus, est beaucoup plus que l’oubli, de sa part, de nos fautes. Sa miséricorde est l’expression même de ce qu’il est. Et ce que Dieu exige en retour, de notre part, c’est le pardon mutuel et la réparation. Cela est bien mis en valeur par Luc dans les paraboles de la miséricorde du chapitre 15 (Brebis perdue, Enfant prodigue) et dans l’épisode de Zachée.

      C’est de cette ultime révélation de Dieu que Jean sera le prophète, c’est-à-dire le précurseur. « On se demandait ce que serait cet enfant. » Le verset 76 donne la réponse. Il sera prophète. « Et même plus qu’un prophète. » (Lc 7, 26). Car c’est pour ainsi dire entre ses mains que Jésus recevra sa mission, lors de son baptême. Proclamé fils, Jésus pourra dire l’amour paternel de Dieu et parler d’une nouvelle alliance.

      Jean, comme prophète ultime de l’Ancien Testament, accomplit la prophétie d’Isaïe qui annonçait la fin d’une époque. « Dites à Jérusalem que son péché est expié. Une voix crie : préparez la route pour le Seigneur. » (Es 40, 3). Et encore : « J’envoie un messager pour qu’il déblaie un chemin devant moi. » (Ml 3, 1). Dans l’optique de Luc, c’est Jésus qui est le prophète par excellence, le Grand prophète promis par Dieu à Moïse pour les temps définitifs (Dt 18, 15). Mais par sa proximité avec Jésus, Jean « n’a qu’un pied dans l’ancienne alliance. Il est le dernier des prophètes, le précurseur, sa naissance et sa mission le situent sur le seuil, entre les deux testaments. » (Bovon, p. 106). Le salut ne peut venir que de Jésus. Même si Luc met le Benedictus dans la bouche de Zacharie, père de Jean, ce cantique concerne d’abord Jésus, comme dit Brown : « Le Benedictus est la première christologie des chrétiens. » (Lire les Évangiles, p. 66)

Lc 1, 78-79 : « C’est l’effet de la bonté profonde
(littéralement : entrailles de miséricorde) de Dieu.
Grâce à elle nous a visités l’astre levant venu d’en haut.
Il est apparu à ceux qui sont
dans les ténèbres et l’ombre de la mort
afin de guider nos pas sur la route de la paix  » (trad. Brown)

        Les deux derniers versets du Benedictus forment sa conclusion (cf. Brown, p. 66). Ils indiquent la source véritable de ce salut tout à fait inattendu. Cette source, Luc l’appelle « les entrailles miséri­cor­dieuses de notre Dieu. » (Bovon) ou « la miséricordieuse tendresse de notre Dieu » (Bible de Jérusalem). Notre Dieu, c’est-à-dire celui qui se révèle peu à peu tout au long de l’Ancien Testament mais que seul Jésus nous fait connaître pleinement. C’est un Dieu foncièrement miséricordieux. Et c’est bien cela que Luc va illustrer tout au long de son évangile. Il le dira dans les paraboles, dont plusieurs lui sont propres. Il le dira aussi en expliquant par un « retournement des entrailles » l’attitude de Jésus lui-même. Marc avait parlé de l’émotion de Jésus devant la foule dé­sem­parée (Mc 6, 34). Luc fait de même dans le cas de la veuve de Naïm (Lc 7, 13). L’expression reviendra aussi à propos du bon Samaritain et encore du Père de l’enfant prodigue (Lc 10, 33 et 15, 20) (cf. Gourgues, p. 29).

      Ce salut, cette expression de la miséricorde de Dieu, va prendre une forme très concrète, celle d’une « visite », celle de l’astre venu d’en haut. Luc reprend le même mot qu’au début du Benedictus. Dieu va venir jusqu’à nous dans la personne de son messie. La prédiction d’un astre qui se lève ou venu d’en-haut est une prédiction messianique bien connue dans l’Ancien Testament. « Un astre issu de Jacob devient chef. » (Nb 24, 17)  « Je vais susciter mon serviteur comme un soleil » (Za 3, 8). (Cf. aussi Jr 23, 5; Gourgues, p. 30). C’est la miséricorde même de Jésus qui sera l’expression de la miséricorde de Dieu. Jésus sera présence de Dieu parmi nous dans ses paroles et ses gestes. Car il sera l’un de nous. Le récit de sa naissance le dit clairement. Mais en même temps, il est d’en haut. « L’enfant sera saint et il sera appelé fils de Dieu », dit l’ange à Marie (Lc 1, 35).

      Si le messie est comparé à un astre, ce n’est pas dans une perspective astrologique. Il ne s’agit pas ici d’une simple conjonction favorable. Le messie vient pour éclairer ceux qui sont dans les ténèbres. Car c’est bien ainsi que les prophètes parlent du messie. « Le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu une grande lumière. » (Es 9, 1). « Habitants de la ténèbre et de l’ombre, ils criaient vers Dieu dans leur détresse. Et lui les tira de la ténèbre » (Ps 107, 10). Cette idée de l’astre et de la lumière dans le Benedictus rapproche l’évangile de Luc de celui de Matthieu avec son épisode des mages venus voir l’étoile. On pense aussi au prologue de Jean qui parle de « la lumière qui luit dans les ténèbres » et qui précise que « Jean n’était pas la lumière. » Cette lumière de Dieu qui va lever, elle éclairera d’abord les juifs, puisque c’est d’eux qu’il s’agit dans les prophéties. Mais Luc pense aussi et sans doute d’abord aux païens. Dans Ac 26, 17, il reprendra la prophétie d’Isaïe concernant le serviteur. « Je t’envoie vers les nations païennes pour qu’elles reviennent des ténèbres à la lumière. » (Es 42, 7-16).

      Le Benedictus se termine par l’évocation d’une marche sur le chemin de la paix. Le peuple nouveau, comme l’ancien au désert, sera un peuple en marche. Et d’une façon plus personnelle, l’évangile sera une invitation à suivre Jésus sur la route de la justice et de la paix. Justice et paix sont deux thèmes majeurs du Benedictus. La délivrance des « ennemis » dont parle abondamment le Benedictus, ne doit pas être l’occasion de répéter leur modèle de domination et d’exploitation, mais de travailler à bâtir un monde meilleur. Le message des anges à la naissance du messie sera : « Paix sur terre aux personnes que Dieu couvre de sa bonté. » Et la charte du Royaume dira : « Heureux les artisans de paix. »

      En conclusion, on peut dire que le Benedictus, tout comme d’ailleurs la généalogie de Luc (3, 23 sq.), recueille le double héritage messianique de l’Ancien Testament. Celui de David, à qui Dieu a promis de garder sa maison dans l’intimité de sa présence. « Tu as fait cette promesse : celle de bénir la maison de ton serviteur, pour qu’elle demeure toujours en ta présence. » (2 S 7, 29). Quant à Abraham, Dieu lui avait promis qu’en lui seraient bénies toutes les races de la terre. Cet accomplissement des prophéties en Jésus est un thème qui parcourt tout l’évangile de l’enfance (cf. Brown, p. 68).

        On peut aussi noter ici que la deuxième partie du Benedictus corrige pour ainsi dire la première en même temps qu’elle en marque l’accomplissement. « Là où le premier volet parle d’un salut par la victoire sur les ennemis, le second, dans le verset correspondant, parle de rémission des péchés. Là où le premier volet revient sur la délivrance des ennemis, le second célèbre la libération à l’égard des ténèbres. Ce qui dans le premier volet pouvait être entendu d’un certain messianisme juif se trouve, dans le second, interprété dans une ligne spirituelle. » (Gourgues, p. 33). Si la couleur des mots est celle de l’Ancien Testament, le contenu est largement chrétien.

        Ajoutons que le Benedictus est bien un hymne christologique, même s’il est prononcé par Zacharie à l’occasion de la naissance de Jean. Mais il est différent des hymnes christologiques de la tradition paulinienne ou johannique (cf. Ph 2, 6-11 et Prologue de Jean). Ces hymnes retracent pour ainsi dire la « carrière » céleste et terrestre de Jésus. Le Benedictus décrit le salut avec les termes de l’Ancien Testament, sans faire appel directement aux événements de la vie de Jésus. « Nous sommes en présence d’une christologie très ancienne. Les croyants juifs s’y expriment dans la langue de leurs ancêtres. Le Benedictus est peut-être la plus ancienne prière chrétienne de louange que l’on possède. » (Brown, p. 69).