Les Missionnaires du Sacré-Coeur du Canada
 
 

16. Le grand renversement

Lc 1, 51-53  Il a fait œuvre de force par son bras;
il a dispersé les hommes au cœur orgueilleux;
il a renversé les puissants de leur trône
et il a élevé les humbles;
les affamés, il les a rassasiés de biens
et les riches, il les a renvoyés les mains vides.

      Après avoir parlé au v. 48 des motifs personnels de louange de Marie, l’hymne revient à d’autres sujets de reconnaissance. À première vue, ces versets semblent reprendre assez servilement le cantique d’Anne. « L’arc des puissants est brisé. Le faible se ceint de force. Les rassasiés s’embauchent pour un peu de pain. Les affamés n’ont plus besoin de travailler. Yahvé fait mourir et fait vivre. » (1 S 2, 4-6)

      En réalité, entre les deux cantiques, il y a de profondes différences. Les deux cantiques se situent dans deux testaments et donc dans deux contextes différents. Le cantique d’Anne est à com­pren­­dre dans la ligne des nombreux psaumes qui parlent des ennemis humiliés. Ce sont des textes qui respirent la vengeance, fût-elle exercée au nom de Dieu. Il serait surprenant que Luc ait retenu cette approche dans sa littéralité et encore plus qu’il l’ait attribuée à Marie. Pour comprendre le Magnificat, il faut plutôt s’orienter du côté des prophètes qui réclament justice pour le faible et le pauvre : Isaïe, Osée, Amos, etc. Cette justice nouvelle, Luc la présente sous la forme d’un grand retournement ou renversement. C’est même une idée cen­trale de son évangile, qu’on trouve par exemple dans la parabole de l’homme aux vastes greniers ou dans celle de Lazare et du mauvais riche. Le riche est condamné, non pas du seul fait qu’il est riche, mais parce qu’il a été sans pitié. Sur ce point, il faut comparer le riche de la parabole à Zachée qui était « quelqu’un de riche ». Quant à Lazare,  il connaît la félicité parce qu’il n’a pas eu ce à quoi il avait droit comme personne durant sa vie. Le renversement en saint Luc est fondé à la fois sur le droit et sur l’option de vie. Rien ici d’un simple jeu de bascule.

      Cela est clair dans les béatitudes telles que Luc les formule. « Heu­­reux les pauvres, les affamés, ceux qui pleurent. »  (Lc 6, 20-21). Dans le monde que Jésus va inaugurer, dans le Royaume qui est là, ils auront le pain et la consolation auxquels ils ont droit. Quant aux riches et aux repus, c’est-à-dire ceux qui refusent leurs devoirs sociaux, ils font leur propre malheur. Ils refusent la béatitude qui consiste à mettre en pratique le programme des prophètes (Lc 6, 23). « Malheureux êtes-vous les riches, car vous tenez votre consolation. » (Lc 6, 24). Ils refusent par égoïsme de miser sur un monde meilleur qui reste à bâtir. Ceux qui font du mépris leur règle de vie s’excluent de la justice de Dieu, préférant leur propre justice, comme on le voit dans la parabole du publicain et du pharisien.

      Ce redressement des choses, qui constitue un aspect du Règne de Dieu, est l’effet de la « force » de Dieu dont parle le v. 51. Mais cette force n’est pas au service du favoritisme propre à l’Ancien Testament et qui nous met plutôt mal à l’aise. On pense à la victoire des Hébreux quand Moïse arrive à tenir les bras étendus sur la montagne ou encore à Josué arrêtant le soleil pour mieux écraser ses adversaires (cf. Ex 17, 8-16 et Jos 10, 10-15). Dans le Nouveau Testa­ment, les choses sont beaucoup plus complexes, parce que l’idée même de Dieu a évolué. Si Dieu disperse les orgueilleux, c’est en faisant miséricorde aux humbles. Et c’est par sa suffisance même que l’orgueilleux refuse l’aide de Dieu. En fait, la force de Dieu est une force de libération. Et une libération ne se fait pas sans réalignements. Luc, dans les Actes 13, 17, parlera de la force de Dieu comme d’une force de libération. En libérant les pauvres, Dieu renverse les puissants de leur trône. Au temps de Jésus, la puissance des grands repose sur l’exploitation des travailleurs. « Les grands font peser leur pouvoir ». Voilà pourquoi « il ne doit pas en être ainsi parmi vous » (Mt 20, 25-26), dit l’évangile.

        Cette idée d’un retournement n’était pas étrangère aux Anciens. Les Grecs l’attribuaient au destin aveugle. Dans la Bible, c’est le fait de Dieu qui prend le parti des faibles. C’est pour cela que des pauvres, Dieu n’exige rien d’autre que la confiance. Mais de tous, il exige une conversion. Même le pauvre est invité à pratiquer ce que Matthieu appelle la pauvreté de cœur, c’est-à-dire l’ouverture à Dieu et aux autres. Le Règne de Dieu n’est pas une fatalité historique (cf. Bovon, pp. 91-92). Ces versets « ne parlent que des conditions sociales. Mais ces circonstances extérieures sont le miroir des attitudes intérieures. L’hymne (Magnificat) évoque les dangers du pouvoir et de la propriété, sans démoniser le monde de la politique et de l’économie. Quand il fait éclater sa souveraineté, Dieu ébranle les trônes et réclame l’argent des riches. S’il ne le faisait pas, il ne serait ni juste ni bon. Il ne serait pas Dieu. » (Bovon, p. 91).

Lc 1, 54-55  Il a relevé Israël, son serviteur,
se souvenant de sa miséricorde
selon ce qu’il avait promis à nos pères
en faveur d’Abraham et de sa descendance à jamais.

      Le Benedictus commençait par la mention d’Israël. Le Magnificat se termine par la même mention. Pour saint Luc, il est clair que l’ancrage dans l’Ancien Testament est une composante de la théologie chrétienne. Dans le Magnificat et le Benedictus, c’est comme si chaque mot était porteur d’une idée déjà familière que l’auteur ne prend pas la peine de développer.

      Le début du Magnificat parle de ce que Dieu a fait pour sa servante. Dans ce verset, on parle de ce qu’il fait pour Israël, qui est le « serviteur » de Yahvé. C’est le mot employé par Isaïe : « Toi, Israël, mon serviteur… Tu es mon serviteur, je t’ai choisi. » (Es 41, 8-9) Ce que Dieu a fait pour sa servante concerne manifestement l’histoire du salut. La servante du Magnificat est l’image du peuple humilié et sauvé. L’idée de sa­lut ressort des mots mêmes choisis par l’auteur. Comme le dit Bovon, l’expression relever ou venir en aide « a dans les psaumes un sens nettement sotériologique (cf. Ps 117 (118), 13) (Bovon, p. 97). Et cette action de Dieu est « en souvenir de sa miséricorde ». On retrouve le même mot qu’au verset 50 : « Sa miséricorde est de génération en génération. » Le Dieu qui poursuit son œuvre de salut est bien toujours le même. C’est le « Misé­ri­cor­dieux. » Le dernier verset du Magnificat nous rappelle que l’œuvre de salut de Dieu qui se réalise dans sa servante est en accord avec ses promesses. À commencer par celles faites à Abraham et à sa descendance. Le Magnificat fait appel à la fidélité de Dieu et à l’éternité de ses promesses. Une idée familière dans l’Ancien Testament. « Dieu a fait connaître son salut, se rappelant son amour et sa fidélité pour la maison d’Israël » (Ps 98, 3) (cf. Bovon, p. 92).

        Cette insistance sur la fidélité de Dieu était vitale pour les judéo-chrétiens. Venus du judaïsme, ils ne pouvaient être chrétiens que si Jésus accomplissait les promesses faites à leurs pères, que s’il était le messie attendu. C’est une exigence à laquelle Luc souscrit sans hésiter. Même si la suite de l’évangile va montrer à quel point l’ac­complissement des promesses en Jésus est différent de certaines attentes de l’Ancien Testament. Et montrer comment Jésus va privi­légier des prédictions de l’ancienne alliance, qui n’étaient pas toujours les plus populaires. On peut penser ici à l’action messianique du Serviteur, selon Isaïe, ou encore à l’ouverture du salut à toutes les nations. En Jésus, Fils de Dieu, né dans une étable et mort sur la croix s’accomplit de façon inattendue la promesse faite à Abraham : « En ta postérité seront bénies toutes les races de la terre. » (Gn 12, 3; Ac 3, 25; Ep 2, 14-18).