Les Missionnaires du Sacré-Coeur du Canada
 
 

1. Le projet de Luc

Les deux premiers chapitres de l’évangile selon saint Luc servent pour ainsi dire d’introduction au corps de l’ouvrage, où Luc rapporte « ce que Jésus a fait et enseigné » (Ac 1,1). Mais ces deux chapitres ne sont pas pour autant une simple entrée en matière. Ils sont en effet un exposé de la foi des premières communautés chrétiennes concernant Jésus. C’est ainsi que dans cette partie de son évangile, Luc nous parle des origines de Jésus. Il faut entendre le mot au pluriel. Jésus, en effet, est bien issu du peuple juif. C’est le sens de la généalogie qui sert de jonction entre le temps de l’enfance de Jésus et celui où il entreprend sa prédication (Lc 3, 23 sq.). Mais Jésus est aussi fils de Dieu. C’est le sens de la naissance virginale de Jésus. L’ange le dit expli­citement : « L’enfant sera appelé fils de Dieu. » (Lc 1, 35) En somme, ces chapitres de Luc nous disent quels sont « les commencements » de Jésus et ce qu’ils laissent augurer pour la suite de l’histoire.

      En même temps qu’il nous dit qui était Jésus dès l’origine, Luc nous dit aussi quelles étaient les convictions des premières communautés chrétiennes, quelle était la foi « au commencement ». Le propos de Luc est à la fois théologique et historique. Luc se propose donc dans ces chapitres de nous montrer comment les premières communautés chrétiennes se sont dégagées du monde juif et de l’Ancien Testament. Car l’Ancienne Alliance ne pouvait s’accomplir qu’en se dépassant. Mais pour saisir cette évolution, il faut lire entre les lignes du texte. Luc en effet insiste surtout sur la conviction des premiers chrétiens que Jésus était celui qui accomplissait les promesses de l’Ancien Testament. Une conviction qui s’est affirmée peu à peu, car elle n’avait rien d’évident au point de départ. Jean-Baptiste lui-même se demandait si Jésus était bien « celui qui devait venir » (Lc 7, 20). Au fond, il fallait comprendre que Jésus accomplissait l’Ancien Testament de façon imprévisible et surabondante. Les deux premiers chapitres de Luc sont le récit d’une croyance et d’un cheminement. La foi et l’histoire s’entremêlent constamment. Les premiers chrétiens sont nés dans l’Ancien Testament et ils ont dû s’en affranchir sans le renier. Le commencement de l’Évangile de Luc annonce déjà la narration tumultueuse des Actes des Apôtres.

      Quand on parcourt les deux premiers chapitres de Luc, on se rend vite compte qu’ils contiennent trois cantiques ou trois hymnes : le Benedictus, le Magnificat, le Cantique de Syméon. Il est aussi question d’un cantique d’Anne, la prophétesse, dont Luc ne donne pas la teneur. Il est clair que ces trois cantiques, surtout le Benedictus et le Magnificat, ont pour Luc une importance particulière. C’est dans ces cantiques que s’exprime sa vision sur les commencements de la pensée proprement chrétienne. Cela laisse deviner la place que les chrétiens feront à ces cantiques par la suite. Au cours de notre analyse de l’Évangile de Luc « au commencement », nous allons donc prêter une attention parti­cu­lière à ces deux cantiques.

      À l’heure actuelle, un bon nombre de chrétiens, qu’ils soient laïcs, prêtres ou religieux, prient en disant les laudes et les vêpres. Ces deux « heures » du bréviaire marquent le matin et le soir dans la prière publique des communautés chrétiennes. Or, chaque jour, aux laudes et aux vêpres, on récite les prières du Benedictus et du Magnificat. On désigne ces deux prières par leur nom latin. Ces deux prières ont toujours fait l’objet d’une faveur particulière. Très tôt, le Benedictus et le Magnificat ont fait partie de l’office des moines. Le Benedictus était aussi récité à la messe dans certaines liturgies (S. Germain, S. Grégoire de Tours), avant que le Gloria ne prenne sa place. Le Benedictus est encore chanté lors de la consécration des églises (Catholicisme hier, aujourd’hui et demain, article Benedictus). Le Magnificat, quant à lui, a longtemps servi de louange ou de « gloria » à la cérémonie du baptême. On l’a encore utilisé à la sortie de la grand-messe dans certains pays (cf. Catholicisme, article Magnificat). À cela s’ajoute, bien sûr, son usage dans une foule d’occasions : fêtes de la Vierge Marie, entrée en religion, anniversaires à caractère religieux, etc.

      L’importance prise par ces deux prières s’explique. Il y a tout d’abord leur qualité même. Saint Luc, qui en est à tout le moins le rédacteur définitif,  est un auteur de premier ordre. Et bien sûr, il y a le fait que le Benedictus et le Magnificat font partie de l’Écriture. Ils sont donc couverts par ce qu’on appelait l’inspiration, qui conférait au moindre passage la qualité d’une révélation jusque dans le moindre iota. Plus encore, Luc attribue ces prières à des personnages hautement significatifs. Le Magnificat est la prière de Marie elle-même. Le Benedictus fait partie de la biographie de Jean-Baptiste, dont il exprime pour ainsi dire le rôle-clef. Jean-Baptiste n’est-il pas celui qui est à la jonction de l’Ancien Testament et du Nouveau et celui qui a révélé Jésus comme Messie. C’est du moins ainsi que les premiers chrétiens ont vu Jean-Baptiste dans la lumière de celui qui avait été son disciple, c’est-à-dire Jésus lui-même. Ils ont fait de l’activité de Jean le prophète un point tournant de l’histoire du salut.

      L’importance prise par le Benedictus et le Magnificat vient aussi du fait que peu de prières rédigées par les chrétiens se sont imposées, surtout quand on considère l’immense production des psaumes dans le monde juif. L’histoire de la composition du Benedictus et du Magnificat nous apprend d’ailleurs que ces deux prières sont très près de la tradition juive et participent de sa haute inspiration. La place prise par le Benedictus et le Magnificat vient encore de ce que ces prières sont apparues dès les débuts du christianisme. Du moins sous leur forme première. Car saint Luc a pu modifier son matériau, comme nous le verrons. L’ancienneté de ces prières était un gage de leur valeur aux yeux de la tradition. Dans le monde ancien, la perfection est toujours liée aux origines.

      L’importance du Benedictus et du Magnificat dans la prière chrétienne est donc une invitation à nous demander comment ces deux hymnes se sont formées, quelle portée Luc leur a donnée dans son évangile, et finalement quel est le sens de ces textes que nous récitons si souvent.