Les Missionnaires du Sacré-Coeur du Canada
 
 

5. Les récits de l'enfance

Le Nouveau Testament contient plusieurs hymnes, qui sont en même temps des prières de louange et des professions de foi. Comme nous l’avons dit précédemment, on en trouve un certain nombre dans les épîtres de Paul et dans l’Apocalypse. Dans l’Évangile de Luc, il y en a deux : le Benedictus et le Magnificat. On les retrouve dans les « chapitres de l’enfance », comme on appelle souvent les chapitres 1 et 2 de cet évangile. Ce n’est certainement pas un hasard. En effet, les chapitres de l’enfance de Luc ont un caractère bien particulier. Comme les deux chapitres de l’enfance de saint Matthieu. Ces « chapitres » ou « évangiles » de l’enfance n’ont d’ailleurs pas d’équivalent dans les autres évangiles. Marc ne fait aucune allusion à l’enfance de Jésus. Et le prologue de Jean est une réflexion sur l’incarnation du Verbe, qui utilise un vocabulaire plus proche de la philosophie que de la Bible.

      Quel sens Matthieu et Luc ont-ils voulu donner à leurs récits d’enfance? Quelle était, dans la pensée de Luc, la portée des deux hymnes qu’il y a insérées ? Pour s’en faire une idée, il faut noter tout d’abord que les Anciens ne s’intéressaient guère aux enfants et pas davantage aux années d’enfance. Comme le dit Ch. Perrot : « L’en­fant était considéré comme sans valeur ou presque. » (Jésus, Que sais-je?,  P.U.F., p. 35.  Sur ce point, voir aussi P. Aries, L’enfant et la vie familiale sous l’Ancien Régime, Plon). Paul, le premier témoin littéraire du Nouveau Testament, ne parle pas de l’enfant Jésus. En fait, saint Paul ne s’intéresse guère au Jésus historique, c’est-à-dire le Jésus d’avant la résurrection. On pourrait dire la même chose de plusieurs autres auteurs du Nouveau Testament (cf. G. Vermes, Enquête sur l’identité de Jésus, Bayard). Comme le note R. Brown : « Chose étonnante, dans tout le Nouveau Testament, seuls deux auteurs s’intéressent à la naissance et à l’enfance de Jésus. » (Lire les évangiles au temps de Noël et de l’Avent, Cerf, p. 13). Et le style plein d’images de leurs récits, autant que le merveilleux qui affleure partout, donnent à ces pages un caractère qui tranche avec le reste de l’évangile. (Cf. Perrot, Jésus, pp. 35-36). Mais cela ne veut pas dire que ces chapitres ne contiennent pas un message au lecteur pour la compréhension de l’ensemble de l’évangile. C’est peut-être même leur but premier.

      Chose plus surprenante encore, le récit de Luc et celui de Matthieu présentent des différences marquées dans les faits rapportés. En saint Luc, c’est Marie qui est le personnage de premier plan, tandis qu’en Matthieu, c’est Joseph. Selon Matthieu, Marie et Joseph vivaient à Bethléem et y avaient une maison. Tandis que pour Luc, Marie et Joseph vivaient à Nazareth et n’ont fait qu’un court voyage à Bethléem. En Matthieu, la naissance de Jésus fait accourir des mages venus d’Orient et trouble tout Jérusalem. En Luc, la naissance de Jésus passe inaperçue, mis à part quelques pauvres bergers. Tout cela nous indique que le souci « historique », au sens où nous l’entendons aujourd’hui, n’est pas la première préoccupation de Luc et de Matthieu dans ces évangiles de l’enfance. Comme le dit Perrot : « On ne peut guère jauger le poids historique de ces récits. » (Jésus, p. 37. Cf. aussi p. 36 et Brown, Lire les évangiles, pp. 13-16).

      Pourtant, malgré les divergences dans certains faits relatés, il y a une nette convergence de convictions entre Luc et Matthieu. Ils s’accordent sur la perception qu’ils ont de Jésus et qui est celle que les premiers chrétiens pouvaient avoir au lendemain de la résurrection et de l’ascension. Marie est mariée à Joseph, et celui-ci est bien de la famille de David. Un ange annonce la venue de Jésus. Il précise son nom, il révèle qu’il sera appelé Emmanuel ou Fils de Dieu et que sa mission sera de sauver son peuple. Marie conçoit de l’Esprit et elle met au monde un fils à Bethléem de Judée, qui est la ville de David dont Jésus est l’héritier. Puis Marie et Joseph s’installent à Nazareth, puisque le Messie doit être Nazaréen (Mt 2, 23). Sur le point de la filiation divine, Luc et Matthieu se retrouvent en accord avec Paul et Jean (cf. Brown, Lire les évangiles, p. 17; Perrot, Jésus, pp. 37-38). Retenons surtout ces deux convictions qui traversent les évangiles de l’enfance : Jésus est bien le fils de David et il accomplit les promesses des prophètes. Il est celui qui apporte le « sa­lut », encore que cette notion reste enveloppée de mystère. En fait, on peut dire que les convictions qui s’expriment dans les évangiles de l’enfance font partie de la foi chrétienne plutôt qu’elles ne relèvent de l’histoire proprement dite, si on entend par histoire le récit de faits vérifiables, récit établi selon les méthodes modernes. Ce que nous disons des « faits » s’applique également aux dialogues et aux discours ainsi qu’à leur attribution à tel ou tel personnage.

      Cela nous fait toucher du doigt la façon dont on doit lire les évangiles, à commencer par les évangiles de l’enfance. Ceux-ci sont les témoins de la foi de telle ou telle communauté chrétienne. Comme le dit Ricoeur : « Les témoignages rassemblés dans le Nouveau Testament ne sont pas seulement des témoignages individuels, mais des témoignages situés dans une communauté confessante, dans son culte, sa prédication et l’expression de sa foi. » (dans Bultmann, Jésus, pp. 15-16; cf. aussi Perrot, Jésus, Christ et Seigneur des premiers chrétiens). Dans le cas plus particulier des évangiles de l’enfance, nous avons affaire à des traditions anciennes qui expriment la foi des premières communautés, qui étaient de type judéo-chrétien. « Sans doute, les deux évangélistes (Matthieu et Luc) ont-ils repris, chacun à sa manière, quelques anciennes traditions judéo-chrétiennes, mais sans qu’on puisse en évaluer historiquement le poids. » (Perrot, Jésus, p. 33).

      Le contexte du Benedictus et du Magnificat nous indique dès le départ le sens que saint Luc a voulu leur donner. Situés dans son évangile de l’enfance, le Benedictus et le Magnificat apparais­sent comme des professions de foi d’une communauté issue du milieu juif, qui sait d’où elle vient et qui entrevoit où elle va, mais sans savoir ce que cela implique face à son passé. Et sans savoir non plus jusqu’où elle devra aller dans l’avenir. Les évangiles de l’enfance parlent à la fois de la naissance de Jésus et de la naissance de la communauté réunie en son nom, au lendemain de Pâques. Ainsi, les chapitres de l’enfance de Matthieu et Luc deviennent pour le lecteur averti des clefs pour comprendre le message qu’ils veulent transmettre dans l’ensemble de leur évangile respectif.