Les Missionnaires du Sacré-Coeur du Canada
 
 

9. Lever des ambiguïtés

Comme nous l’avons dit à quelques reprises, pour Luc, le Nouveau Testament doit assumer l’Ancien. Mais il a aussi pour tâche de le dépasser. Cela signifie qu’il y aura toujours dans le Nouveau Testament une ambiguïté, qu’il faudra sans cesse clarifier. En assumant l’Ancien Testament, le Nouveau Testament s’enracine dans l’histoire humaine, malgré toutes ses vicissitudes. Le message de l’évangile n’est pas une vision abstraite du monde, une doctrine sociale coupée du réel, une série de principes dont on pourrait déduire une conduite. L’évangile est réfractaire à toute « po­li­tique tirée de l’Écriture », comme l’aurait voulu Bossuet (cf. M.-D. Chenu, La doctrine sociale de l’Église comme idéologie). Le Nouveau Testament doit se comprendre en relation avec l’histoire, celle qui l’a précédé, dont fait état l’Ancien Testament, et celle qu’il a pour mission de façonner, c’est-à-dire l’histoire présente, encore en marche. Pour rester fidèles aux intuitions de Jésus, les chrétiens doivent sans cesse purifier leur approche de la réalité.

Lc 1, 69 : « Il a suscité une force de salut »

      Ainsi, dans le Benedictus, Luc utilise des expressions et des mots chers à l’Ancien Testament : libération, salut, délivrance des ennemis, etc. Dans ce verset 69, Luc parle d’une « force de salut ». Il prête la parole à Zacharie, qui recourt tout naturellement à un concept de l’Ancien Testament. Luc, en se servant de l’expression, entend bien cependant ouvrir une fenêtre sur le message évangélique qu’il va déployer dans le corps de l’évangile. ­

      Dans l’Ancien Testament, le mot force (on dit parfois corne) a une résonance militaire. Dieu agit pour son peuple « à main forte et à bras étendu » (Dt 5, 15). « Ses cornes sont cornes de buffle, dont les coups frappent les peuples » (Dt 33, 17). La 15e des Dix-huit bénédictions dit ceci : « Fais surgir le rejeton de David et que sa force soit brandie par ton aide. » (Bovon, p. 105). Mais Luc parle ici d’une force de salut. Or le salut, dans l’Évangile, c’est d’abord la libération du péché et de ses convoitises. « Au­jourd’hui, le salut est arrivé dans cette maison », dit Jésus dans l’épisode de Zachée (Lc 19, 9). Le Notre Père demande la délivrance du mal pour pouvoir agir en fils de Dieu. Le salut, c’est encore la force et la confiance que Dieu donne. « Va, ta foi t’a sauvé. » « La foi, si vous en aviez comme un grain de sénevé… » La force de salut de l’ère messianique est donc bien différente de celle des armes. C’est même celle du pardon et de la miséricorde. Jésus va jusqu’à demander d’aimer ses ennemis. En parlant d’une force de salut aux antipodes de la force coercitive, Luc est cohérent avec le « renversement » qui est caractéristique de son évangile (cf. Bovon, p. 105).

        À ce verset 69, se rattachent étroitement les versets 71 et 74, où il est question des ennemis et de ceux qui nous haïssent : « Sa­lut qui nous libère de nos ennemis, de ceux qui nous haïssent » (v. 71). « Après nous avoir arrachés aux mains des ennemis » (v. 74). Ces versets ne sont manifestement pas de la main de Luc. C’est un indice que Luc utilise des sources plus anciennes. On a là le langage des psaumes. Luc a gardé ce langage typique de l’Ancien Testament. Même si pour lui, la pire captivité, c’est celle du péché et l’ennemi véritable, le Tentateur que Jésus affrontera au début de son ministère.

      Le mot « ennemi » est un de ceux qui reviennent le plus souvent dans l’Ancien Testament, notamment dans les psaumes. Tout au long de l’histoire, cela a jeté une ombre sur la compréhension du Nouveau Testament. D’autant que l’invitation de Jésus à aimer ses ennemis n’est pas facilement recevable. On oublie que dans l’évangile, l’ennemi, c’est celui qui sème la zizanie dans le champ du maître du domaine (Mt 13, 25 sq.). Celui que l’Évangile appelle aussi le Mammon, c’est-à-dire l’Argent trompeur, ou encore le Prince de ce monde ou le Prince du mensonge (cf. J. Ellul, La subversion du christianisme, p. 270). Il y a là une leçon dont on est loin d’avoir tiré les conséquences.

      La première partie du Benedictus a une tonalité qui le rapproche nettement de l’Ancien Testament, où la libération est affaire politique, sinon guerrière. Zacharie voit celui qui vient comme un nouveau Moïse ou un nouveau David. Il ne sait pas encore que le Christ va ouvrir une ère nouvelle dans l’histoire du salut. Il faut avouer que c’est une perspective dans laquelle il ne nous est pas facile d’entrer. Car pour nous, être sauvé évoque d’abord le danger auquel on échappe. Notre imaginaire est encore marqué par la peur qui a hanté notre Moyen-Âge occidental (cf. J. Delumeau, La peur en Occident). Alors que dans la Bible, le mot salut évoque d’abord l’action de celui qui sauve, et notamment l’action assurée de Dieu en faveur de son peuple. Le salut est alors une libération positive en vue d’un progrès et pas seulement une mise hors de danger. Dans les mots de M.-D. Chenu, « il s’agit de s’intégrer dans l’histoire du salut en s’engageant dans l’histoire de la libération des hommes. Le rapport entre libération et salut n’a de sens que s’il est historiquement situé. La libération définitive du Christ se médiatise toujours dans des libérations historiques partielles. » (Op. cit., p. 90).

      Ainsi, dans ce passage, Luc utilise des images tout à fait traditionnelles : visite, délivrance, force. Mais dans son évangile, il va leur donner un contenu pour l’instant imprévisible. Il faut rappeler ici que Luc, dans les chapitres de l’enfance et dans le récit de la Passion, veut montrer que Jésus accomplit les promesses faites par Dieu dans l’Ancien Testament. Pour cela, il puise dans le trésor de réflexion des premiers chrétiens qui ont écumé l’Ancien Testament pour y découvrir tout ce qui pouvait annoncer la vie de Jésus et son message. Quant à l’originalité même du message, Luc l’exprime dans le corps de l’évangile, qui va du baptême de Jésus à la Cène. Les images que Luc tire de l’Ancien Testament et qu’il utilise dans le Benedictus ont aussi un rôle pédagogique. Pour le peuple juif, ces mots sans cesse repris tout au long de son histoire, indiquent la fidélité de Dieu, la persistance de l’aide qu’il apporte à son peuple. Malgré les faiblesses des hommes, Dieu ne se lasse pas de leur venir en aide. C’est une des grandes leçons de l’Ancien Testament.