Les Missionnaires du Sacré-Coeur du Canada
 
 

2. Un évangile de la prière

On a souvent dit que Luc était l’évangéliste de la prière. Ce n’est pas sans raison. Ainsi, Luc est l’un des deux évangélistes qui nous rapportent le Notre Père. Et on sait que Luc s’est efforcé de nous donner de cette prière la version qui se rapproche le plus des paroles mêmes de Jésus (cf. J. Jérémias, Paroles de Jésus, pp. 69 sq.). Luc fait aussi une large place à l’enseignement de Jésus sur l’efficacité de la prière. Il y va même de deux paraboles qu’il est seul à nous rapporter : celle de l’ami importun (ch. 11) et celle de la veuve et du juge (ch. 18) (cf. M. Gourgues, Les paraboles de Luc, ch. 2).

      Luc nous donne aussi plusieurs exemples de prières adressées à Jésus. On peut penser ici à Jaïre (8, 49 sq.), au centurion romain (7, 1 sq.), à l’aveugle de Jéricho (18, 35 sq.), au riche notable (18, 18 sq.), au lépreux seul et aux lépreux en groupe (5, 12 sq. et 17, 11 sq.). Il y a aussi dans saint Luc de nombreuses prières pour ainsi dire muettes ou silencieuses, qui jaillissent du seul fait de la rencontre de Jésus avec la misère humaine. C’est le cas du paralytique (5, 17 sq.), de l’homme à la main desséchée (6, 8 sq.), de l’hydropique (14, 1 sq.), de la veuve de Naïm (7, 11 sq.), de l’hémoroïsse (8, 40 sq.), de la pécheresse (7, 56 sq.), de Zachée (19, 2 sq.).

      Ce rapide survol de l’évangile de Luc nous fait bien voir l’importance qu’il accorde à la prière. Mais il y a aussi tout l’enseignement qui se dégage du deuxième ouvrage de Luc, les Actes des Apôtres. Dans les Actes, en effet, Luc nous parle de la vie des premiers chrétiens. Et quand on parcourt cet ouvrage, on se rend compte que l’auteur ne manque pas une occasion de nous parler des habitudes de prière de la communauté. Il arrive qu’il rapporte même le contenu de certaines prières à des moments cruciaux de la vie du premier groupe de chrétiens.

      Avant même la Pentecôte, Luc parle des apôtres qui étaient « assi­dus à la prière, avec quelques femmes, dont Marie, mère de Jésus, et avec les frères de Jésus. » (Ac 1, 14). On peut noter au passage que cette notation, au début des Actes, fait écho au Magnificat, que Luc a placé au début de son évangile et qu’il attribue à Marie. Nous verrons plus loin que la prière du Magnificat a des liens étroits avec la prière des premiers chrétiens. À l’occasion du choix de Matthieu, Luc parle de 120 personnes qui font cette prière avant l’élection : « Toi, Seigneur, qui connais le cœur de chacun, montre-nous qui tu as choisi. » (Ac 1, 24). Après la Pentecôte, il décrit ainsi la vie de la communauté : « Ils étaient assidus à l’enseignement des apôtres, au partage du pain (Eucharistie) et à la prière. » (Ac 2, 42)

      Ces prières, Luc précise plus loin qu’il s’agit de prières présidées par les apôtres et auxquelles les apôtres eux-mêmes étaient assidus (Ac 6, 4). Il nous donne aussi une idée de ces prières quand Pierre et Jean sont relâchés par le Sanhédrin. Pierre, Jean et toute la communauté récitent le psaume 2 et leur prière se déploie à partir de ce psaume. « Seigneur, étends la main pour opérer des prodiges par ton serviteur Jésus. » (Ac 4, 24 sq.). On peut noter qu’en référence au psaume 2, cette prière reconnaît Jésus comme messie. Ce qui est exactement la profession de foi qui sous-tend le Benedictus et le Magnificat. Et lorsque Pierre est mis en prison par Hérode, « la prière de la communauté s’élève vers Dieu sans relâche. » (Ac 12, 5)

      Ce que saint Luc nous dit dans les Actes laisse deviner quelle pouvait être la prière des premiers chrétiens. Pour une part, elle se modelait certainement sur la prière juive de leur temps, c’est-à-dire sur les psaumes et sur les prières apparentées aux psaumes. Luc nous apprend d’ailleurs que la prière des premiers chrétiens n’était pas coupée de la prière juive, même s’ils avaient leurs propres réunions de « catéchèse » et de prière. Il nous montre Pierre et Jean « montant au temple (de Jérusalem) pour la prière de la neuvième heure » (Ac 3, 1). Lorsque Pierre se rend à Césarée, « il monte sur la terrasse vers la sixième heure pour prier », selon la coutume juive (Ac, 10, 9). Il dit encore : « Jour après jour, ils fréquentaient assidûment le Temple. » (Ac 2, 46)

        Dans la même ligne, on peut noter ici que saint Paul, dans des lettres qu’il écrit alors que les premières communautés se forment en milieu païen, les invite à réciter des psaumes et des hymnes. « Lorsque vous vous assemblez, chacun peut dire un psaume. » (1 Co 14, 26). « Récitez entre vous des psaumes, des hymnes et des cantiques inspirés. » (Ep 5, 19). « Exprimez votre reconnaissance à Dieu par des psaumes, des hymnes et des cantiques inspirés. » (Col 3, 16).

      Est-il possible d’en savoir davantage sur les prières des premiers chrétiens, qui pourraient d’ailleurs inspirer les nôtres? On peut rappeler ici que les deux premiers chapitres de l’évangile de Luc servent d’introduction à ses deux ouvrages : l’évangile proprement dit, qui relate la vie de Jésus, et le livre des Actes, qui parle de la vie des premières communautés. Si ces deux chapitres portent sur les origines de Jésus, ils témoignent aussi de la foi des chrétiens « au commencement ». Et discrètement, Luc nous laisse entrevoir le style de leurs prières. En effet, bien qu’il les attribue à Zacharie, à Marie et à Siméon, les cantiques que Luc rapporte au début de son évangile sont modelés sur les prières des premières communautés. L’analyse de leur contenu le montre clairement, ainsi que nous le verrons.

      Le Benedictus et le Magnificat, dans l’esprit de Luc, sont plus que des documents datés. Il s’agit pour lui de modèles de prière. Ils sont des exemples de ces « hymnes » dont parlait saint Paul. En fait, nous sommes en présence d’une manière de prier qui a marqué la vie des premiers chrétiens et qui s’est prolongée par la suite selon des formes variées. On peut même se demander dans quelle mesure le Benedictus et le Magnificat reprennent à la lettre les hymnes récitées à Jérusalem ou dans les communautés pauliniennes. La rédaction de Luc laisse peut-être deviner une évolution de la prière chrétienne à partir de ses racines juives ou vétéro-testamentaires. Il y aurait là une leçon encore valable pour nous.