Les Missionnaires du Sacré-Coeur du Canada
 
 

7. Un nouvel âge

L’idée de justice est centrale dans l’Ancien Testament et dans le judaïsme. Qu’il s’agisse de la justice de Dieu ou de celle qu’on retrouve dans l’homme. On le constate aisément en pensant aux longs développements de Paul, dans ses épîtres, sur la justice et sur la justification. Paul est par plusieurs côtés près du judaïsme, alors même qu’il semble en prendre le contre-pied. L’évangéliste Matthieu, qui s’adresse pourtant à des judéo-chrétiens, déclare que la notion de justice doit être sérieusement revue à la lumière des paroles de Jésus. Qu’on pense à sa parabole du jugement final, telle que Matthieu la rapporte au chapitre 25. Matthieu n’en accorde pas moins à la loi une valeur justificatrice non négligeable. Comment expliquer autrement cette parole qu’il met dans la bouche de Jésus : « Celui qui violera le plus petit des commandements de la Loi sera considéré comme moindre dans le Royaume des cieux. » (Mt 5, 19). Matthieu est seul à rapporter cette parole. Peut-être se fait-il ici simplement l’écho du judéo-christianisme, qui considérait les païens convertis à l’évangile mais n’observant pas toute la loi comme des chrétiens de seconde zone. On peut se faire une idée de cette conception en lisant le chapitre 15 des Actes, en particulier le discours de Jacques de Jérusalem (v. 13 sq.)

      En fait, c’est surtout l’évangéliste Luc qui va pousser plus loin le dépassement de l’ancienne disposition. Les idées maîtresses de son évangile sont la dignité de l’homme et la miséricorde de Dieu. Dans l’Évangile de Luc, le premier bénéficiaire des dons de Dieu, c’est le pauvre, du seul fait qu’il est pauvre, et le pécheur, pour peu qu’il s’ouvre à Dieu. On connaît bien de saint Luc les paraboles de la miséricorde : brebis perdue, drachme perdue, enfant prodigue (c. 15), et les épisodes qui lui sont propres de Zachée et du bon larron. Au fond, dans saint Luc, celui qui est exclu du Royaume, c’est celui qui opte radicalement pour le mal ou pour l’indifférence, comme le riche qui refuse même les miettes à Lazare le pauvre. La justice rétributrice est dépassée au profit d’un grand « renversement ». C’est celui qu’on retrouve dans les sentences heureux-malheureux. « Heureux, vous les pauvres – Malheureux vous les riches. » (Lc 6, 20 sq.). Le pauvre est relevé parce que Jésus inaugure une ère de miséricorde où la misère n’est plus la punition du péché. Et aussi parce que le pauvre a droit à un sort meilleur du seul fait qu’il est lui aussi enfant de Dieu. Sur ce point, on peut aussi citer Matthieu, lors de la guérison de l’homme à la main desséchée. « Combien plus l’homme l’emporte sur la brebis dont vous vous occupez tant » (Mt 11, 12). Quant au riche, il est abaissé non pas du seul fait de sa richesse, mais à cause de l’injustice de sa richesse et de la dureté de son cœur. (Sur le caractère injuste de la richesse dans l’Antiquité, cf. par exemple L. Jerphagnon, Les divins césars). En somme, Jésus apporte un tel changement de perspective que les premiers bénéficiaires de la nouvelle « justice » sont les pauvres et les pécheurs.

        Il faut ici faire une place à la théologie du petit Reste, bien ancrée dans l’Ancien Testament tardif et voir son dépassement dans le Nouveau. Il y a un écho net de cela dans le Benedictus et le Magnificat. Par Reste, il faut entendre ici « une élite religieuse à l’intérieur du peuple (juif) héritière et dépositaire des promesses. »  Ce Reste est chargé d’une mission : par lui, l’ensemble du peuple choisi et les païens sont appelés au salut. « Le thème du Reste fidèle, seul véritable Israël, est sous-jacent à de très nombreux textes du Nouveau Testament. » (Vocabulaire de théologie biblique, Article Reste). En résumé, on pourrait dire que ceux qui attendaient le messie ont été les premiers à être mis au fait de sa venue. Mais l’irruption en Jésus d’un nouvel âge de l’histoire fait que désormais la bonne nouvelle du salut s’adresse directement à toute personne de bonne volonté.

      Les évangiles de l’enfance retiennent au premier chef une autre idée judéo-chrétienne dont on sait l’importance dans tout le Nouveau Testament. C’est la conviction que Jésus accomplit les promesses faites par Dieu dans l’Ancienne Alliance. Notamment la promesse faite à David d’assurer à un de ses descendants un royaume stable. Mais tout l’évangile montrera que le royaume inauguré par Jésus sera bien différent de celui que plusieurs attendaient. Ce sera le Règne de Dieu, déjà là, au milieu de nous (Lc 17, 21), qui se bâtit maintenant, mais qui n’est pas « de ce monde ». Pas de ce monde, et pourtant en constante interaction avec les royaumes terrestres et toujours tenté de devenir l’un d’eux (cf. le récit des tentations en saint Matthieu).

      Dans la vision judéo-chrétienne, Jésus est aussi celui qui accomplit les promesses faites à Abraham. (La généalogie de Matthieu, tout comme celle de Luc, cite Abraham). Promesses d’une terre et d’une descendance innombrable. Mais cette terre que Jésus reçoit en héritage, c’est la terre entière. Il est le nouvel Adam, dira saint Paul (cf. aussi la généalogie de Luc, qui remonte jusqu’à Adam). Une terre à transformer. Jésus est le maître d’œuvre « d’un ciel nouveau et d’une terre nouvelle » (2 P 3, 13). Et le peuple innombrable qui sera le sien sera le peuple de tous ceux qui se font le prochain de celui qui est dans le besoin. (Sur le judéo-christianisme, cf. J. Daniélou, L’Église des premiers temps et Les figures du Christ dans l’Ancien Testament; sur le caractère original du Royaume de Dieu, sur ses relations avec le monde, sur les questions d’eschatologie : H. I. Marrou, Théologie de l’histoire et J. Delumeau, Une histoire du paradis).

      En somme, une des fonctions des évangiles de l’enfance est de faire le lien entre l’Ancien et le Nouveau Testament. Ce lien est fait tout au long de l’évangile, jusque dans les récits de la résurrection. Mais les évangiles de l’enfance le font à leur façon, d’une manière disons plus littéraire, à l’aide d’images et par le moyen d’un véritable tissage de citations de l’Ancien Testament, explicites et implicites (cf. Perrot, Jésus, p. 36). On retrouve dans les récits de l’enfance un solide aperçu des convictions des premières communautés chrétiennes, en monde juif, bien entendu. Ces communautés sont encore très près de l’Ancien Testament. La coupure avec le monde juif commence à peine.

      « Dans les évangiles de l’enfance, les évangélistes regroupent des histoires et des thèmes de l’Ancien Testament, parce qu’ils jugeaient impossible de comprendre Jésus sans une telle préparation… Luc raconte en même temps l’histoire d’Israël et l’histoire de l’enfance de Jésus. Les parents de Jean-Baptiste, Zacharie et Elisabeth, sont les images d’Abraham et de Sarah. La présentation de Jésus au temple par Marie fait écho à la présentation de Samuel par Anne. » (R. Brown, Lire les évangiles, pp. 19-20).

      Les évangiles de l’enfance n’en restent pas moins résolument tournés vers l’avenir. Comme la lecture des généalogies le laisse entendre, l’évangile de Jésus s’ouvre sur les vastes perspectives entrevues par la Genèse. On pense aux promesses faites par Dieu à Adam, à l’alliance cosmique faite avec Noé en faveur de l’humanité, aux engagements envers Abraham, en qui « doivent être bénies toutes les nations de la terre. » (cf. J. Daniélou, Le mystère du salut des nations).