Les Missionnaires du Sacré-Coeur du Canada
 
 

10. Une lecture de l'histoire

Le Benedictus est une hymne. Il veut louer Dieu pour ses vertus et pour ses actions. Tout naturellement, cette louange s’appuie sur les œuvres de Dieu, notamment ses interventions en faveur du peuple qu’il a choisi. C’est tout à fait dans la ligne de la tradition juive, qui nous offre des exemples insurpassables de louange divine. Notamment la Genèse et les Psaumes, qui magnifient la création où éclate la puissance de Dieu et ses gestes qui ont jalonné la marche d’Israël. Mais quand une réflexion critique s’en mêle, il devient plus difficile de lire la nature et l’histoire et de leur trouver un sens divin. Car dans la nature, il y a le mal et dans l’histoire, il y a l’échec.

      C’est là qu’on se rend compte que la Bible est une lecture parmi d’autres de l’univers qui nous entoure et de l’histoire qui est la nôtre. C’est une option. La Bible fait confiance à la fidélité de Dieu. La relation entre Dieu et l’humanité devient alors alliance. C’est dans cette ligne qu’il faut comprendre le Benedictus. Il se veut un résumé de la théologie de la première disposition, appelée Premier Testament, et une ouverture sur la nouvelle Alliance, qu’on appelle aussi Nouveau Testament.

Lc 1, 70 : « C’est ce qu’il avait annoncé par la bouche
des prophètes »

      Au temps où Jésus paraît, la situation misérable du peuple juif peut laisser croire que Dieu a depuis longtemps oublié ses promesses. Luc, par la bouche de Zacharie, nous dit qu’au contraire, en suscitant un messie, Dieu va accomplir ses promesses d’une façon encore plus grande que ce qu’on attendait. C’est pourquoi il en appelle aux prophètes, qui parlent sans cesse de la fidélité de Dieu et du caractère imprévu de ses interventions. Dans la tradition biblique, l’histoire du salut s’accomplit « selon la parole des prophètes », c’est-à-dire selon la parole de Dieu lui-même. L’action de Dieu est une action cohérente, même si on n’en saisit pas toujours le fil ni même le sens.

        Ensuite, le Dieu de la Bible ne cache pas ses intentions. Bien au contraire. D’où le rôle crucial des prophètes qui rappellent les volontés de Dieu et la nécessité d’en tenir compte, si on veut que le monde meilleur qu’on espère puisse se réaliser. Car la liberté humaine peut contrecarrer l’action de Dieu, ou du moins la retarder. En effet, malgré les faiblesses et les fautes de l’homme, Dieu ne renonce pas à ses alliances. Cela est bien exprimé dans un texte intertestamentaire.

      « Par l’intermédiaire des prophètes, ses serviteurs, Dieu a raconté toutes les choses qui arriveront à son peuple et aux nations… Dieu dit aux prophètes les choses qui arriveront à la dernière génération. Mais la consommation du temps, il ne la lui fait pas connaître. Car le temps ultime dépassera ce qu’ont dit les prophètes. Les mystères de Dieu sont merveilleux. » (Commentaire d’Habacuc, dans Écrits intertestamentaires, pp. 336 et 342). 

      Pour saint Luc, comme pour tout le Nouveau Testament, il est donc important d’affirmer que Jésus accomplit les prophètes, qui ont rappelé et expliqué les engagements de Dieu. Les auteurs du Nouveau Testament mettront beaucoup de peine pour faire concorder les actions de Jésus et les événements de sa vie avec les prophéties. En même temps, on nous rappelle que Jésus doit dépasser les annonces des prophètes, et souvent de façon inattendue, voire contraire à des attentes qui semblaient bien légitimes. Dès l’introduction de l’évangile de Luc, on a en germe tout le drame de la première génération chrétienne qui aura maille à partir avec les autorités juives et qui devra revoir ses propres espérances. Comment se réclamer d’une tradition tout en la dépassant ? Comment dire qu’on accomplit la Loi alors qu’on s’écarte des commentaires autorisés ? Comment affirmer qu’on est fidèle au judaïsme alors que les païens deviennent la majorité ? Sans compter que la Parousie elle-même met du temps à venir comme une confirmation des attentes chrétiennes. Luc sera encore plus explicite dans les paroles de Syméon : « Il révélera les pensées intimes. » Ce verset 70 du Benedictus est donc bien à sa place dans une introduction où l’auteur dit son intention de faire des liens entre l’Ancien et le Nouveau Testament.

Lc 1, 72-73  « Il a montré sa bonté envers nos pères.
Il s’est rappelé son alliance sainte,
le serment qu’il a fait à Abraham notre père. »

      Après avoir parlé de la bonté et de la fidélité de Dieu dont les prophètes sont les hérauts, le Benedictus évoque les formes concrètes de cette fidélité au cœur de l’histoire. Il parle donc de l’alliance ou plutôt des alliances où Dieu est partie prenante. La notion d’alliance est fondamentale dans l’Ancien Testament, et elle déborde le cadre du peuple juif. La première alliance dont il est question dans la Bible, c’est celle par laquelle Dieu confie à Adam la terre et tout ce qu’elle contient. Cette alliance ayant été rompue par la méchanceté des hommes (Gn 6, 5), Dieu conclut une nouvelle alliance avec Noé, après le déluge. On connaît les termes de cette alliance « naturelle » ou « cosmique ».  « Tant que la terre durera, semailles et moissons, froid et chaleur, été et hiver, jour et nuit ne cesseront pas » (Gn 8, 22). Suit l’alliance avec Abraham, qui est elle aussi au bénéfice de toute l’humanité. « En toi seront bénies toutes les races de la terre » (Gn 12, 3). Même quand Dieu se choisit un peuple dont Moïse sera le libérateur, cet arrière-fond universaliste demeure.

      Dans le Nouveau Testament, l’idée d’alliance est bien présente. (On peut noter au passage que le mot testament signifie alliance). Le mot lui-même est présent notamment dans les récits de la dernière Cène. Cette alliance nouvelle résume et reprend les anciennes, mais elle les transcende aussi : elle est tout entière fondée sur la bonté miséricordieuse de Dieu père de tous. On peut dire que la nouvelle alliance, c’est la paternité de Dieu révélée en Jésus. En parlant de la tendresse de Dieu, le Benedictus souligne un aspect de l’alliance que le légalisme juif avait largement oblitéré. Les versets 72-74 et 78 sont un cri d’appel vers Dieu, malgré notre misère. Ce qui concorde avec l’idée déjà présente dans l’Ancien Testament que la première qualité du Dieu de l’alliance, c’est sa miséricorde : « Dieu prête l’oreille à leur gémissement, et il se souvient de son alliance avec Abraham. » (Ex 2, 24). « Il eut un regard pour leur détresse. Il se souvint pour eux de son alliance. » (Ps 106, 45). « Tu as violé mon alliance. Mais moi, je me souviendrai de mon alliance. » (Ez 16, 59-60).

      On comprend que saint Luc, dans ce passage du Benedictus, fasse un lien étroit entre la bonté ou miséricorde de Dieu et son alliance avec Abraham. Une alliance scellée par un serment. La relation entre ces trois réalités est déjà faite dans l’Ancien Testament : « Je le jure par moi-même. Parole de Yahvé. En ta postérité seront bénies toutes les nations. » (Gn 22, 16). « Il se rappelle à jamais son alliance, pacte conclu avec Abraham, serment qu’il fit à Isaac… Se rappelant sa parole sacrée à Abraham, il fit sortir son peuple. » (Ps 105, 5 et 42). Cf. Bovon, pp. 106-107.

      Dans les Actes, Luc va revenir sur l’accomplissement des prophéties et de l’alliance en Jésus : « Comme David était prophète, il savait que Dieu lui avait juré par serment de faire asseoir sur son trône un descendant de son sang. » (Ac 2, 30). « Les prophètes ont annoncé ces jours-ci. » (Ac 3, 24). « Vous êtes les fils des prophètes et de l’alliance que Dieu a conclue avec nos pères. » (Ac 3, 25)

        Voilà comment Luc lit l’histoire jusqu’à Jésus. Il peut maintenant aborder le chapitre clef de cette histoire : « Et toi, petit enfant… »

(Référence : Gourgues, pp. 27-28)