Les Missionnaires du Sacré-Coeur du Canada
 
 

11. Vers le Nouveau Testament

Quand on lit les textes qui nous sont parvenus concernant Jean le Baptiste, on se rend compte que les rapports entre Jean et Jésus sont fort complexes. Comme le sont les rapports entre l’Ancien Testament et le Nouveau. D’un côté, Jean précède Jésus. Il a été son guide sur le chemin d’une quête de Dieu renouvelée. Jésus a d’abord fait partie du mouvement baptiste, dont Jean était un des leaders. Par contre, lorsque Jean baptise Jésus, il ne semble pas entendre la voix de Dieu qui lui confie sa mission. Parvenu à la fin de sa carrière, Jean se demandera si Jésus est bien « celui qui doit venir » (Mt 11, 2 sq). Jean annonçait un jour de Dieu placé sous le signe du feu. Alors que Jésus met la miséricorde de Dieu au cœur de sa prédication.

      Historiquement, on peut donc insister sur ce qui rapproche Jean de Jésus ou sur ce qui les différencie. Ainsi, Matthieu fait de Jean celui qui annonce explicitement le Nouveau Testament. Jean parle déjà du Royaume de Dieu, si caractéristique de la prédication de Jésus (Mt 3, 2). Dans le quatrième évangile, contrairement à ce qui se passe dans les synoptiques, le Baptiste désigne clairement Jésus comme celui qui enlève le péché du monde (Jn 1, 29 sq. et Mt 11, 2 sq.). Luc, lui, marque d’abord les différences entre Jean et Jésus. Dès leur naissance, Jésus l’emporte sur Jean en tout point. En même temps, Luc rapproche Jean et Jésus de façon surprenante. Parlant, dans le Benedictus, de la prédication future de Jean, Luc laisse entendre qu’il annoncera la tendresse de Dieu. Dans le Benedictus, Luc fait presque de Jean un prophète du Nouveau Testament (cf. aussi les recommandations morales de Jean en Lc 3, 10 sq.). On peut même se demander si le Benedictus, dans sa deuxième partie, ne parle pas plus de Jésus que de Jean.

 Lc 1, 74-75 : « Il nous accorderait,
après nous avoir arrachés aux mains des ennemis,
de lui rendre notre culte sans crainte,
dans la piété et la justice, sous son regard,
tout au long de nos jours. »

      Les promesses faites à Abraham et à David semblaient prédire à Israël une domination à la fois politique et morale sur les autres nations. Plusieurs en Israël attendaient un messie à la fois grand-prêtre et roi victorieux. Mais dans le Benedictus, la libération qui s’annonce prend une direction imprévue. La libération de la main des ennemis ne conduit pas à leur domination, comme c’était le cas dans le livre des Juges ou dans celui des Rois. Il s’agit cette fois pour Israël (pour le nouvel Israël) d’être libre pour rendre à Dieu un culte de piété et de justice. Comme au moment de la libération de l’esclavage d’Égypte. Le peuple, sous la direction de Moïse, prend la route du désert pour y rencontrer Dieu et découvrir sa Loi.

        Ce verset du Benedictus parle de traiter avec Dieu sans crainte. On peut voir là une touche de Luc sur le texte qu’il avait en main. Car au-delà de la libération des ennemis extérieurs, le Nouveau Testament va proposer un rapport à Dieu fait d’une confiance familière sur laquelle la crainte de Dieu, si présente dans l’Ancien Testament, ne jette plus son ombrage. Cette confiance se manifeste dans l’évangile surtout dans les prières et les demandes de pardon. Et on sait que l’évangile de Luc est éminemment celui de la prière et de la miséricorde.

      Parler d’un culte de piété et de justice de façon inséparable, c’est se placer dans la grande tradition prophétique, celle d’Isaïe, d’Osée, d’Amos. Mais cela est aussi un pas vers le Nouveau Testament, où les deux grands commandements (celui qui concerne Dieu et celui qui concerne le prochain) n’en font plus qu’un (Lc 10, 26). Le livre de la Sagesse disait : « Tu as formé l’homme pour gouverner le monde avec sainteté et justice. » (Sg 9, 3).  Saint Paul pourra dire : « L’homme nouveau a été créé par Dieu dans la justice et la sainteté. »  (Ep 4, 24).

Quant à la formule « tout au long de nos jours », elle est bien à sa place dans le prologue de Luc. Dans son évangile, Luc propose une éthique de la patience, de la tolérance, de la fidélité quotidienne. « Si quelqu’un veut me suivre, qu’il prenne sa croix chaque jour », dit Luc (9, 23) dans sa version de la parole de Jésus (cf. Bovon, p. 107).

Lc 1, 76-77 : « Et toi, petit enfant,
tu seras appelé prophète du Très-Haut,
car tu marcheras par-devant, sous le regard du Seigneur,
pour préparer ses routes.
Pour donner à son peuple la connaissance du salut
par le pardon des péchés »

      Tout au long du Benedictus, on devine la touche de Luc. Mais ce passage est clairement de sa main (Brown). Il concerne Jean, qui sera plus tard appelé le Baptiste. Plusieurs écrits du Nouveau Testament ont fait de Jean le « précurseur » de Jésus comme messie. En dépit du fait que Jean annonçait un jour du Seigneur qui serait un jour de colère. Alors que Jésus a prêché un Dieu de patience et de miséricorde. On sait par ailleurs que Jean a douté que Jésus était « celui qui doit venir ». Et l’attitude de ses propres disciples donne à penser que la réponse de Jésus à ceux que Jean lui avait envoyés ne l’a pas convaincu (Lc 7, 18 sq.). Par contre, c’est Jean qui a été le maître de Jésus dans le mouvement baptiste. Un mouvement qui a fortement marqué l’itinéraire religieux de Jésus. Et c’est Jean qui a baptisé Jésus au moment où Dieu lui a confié sa mission.

      Dans ces versets du Benedictus, on parle du rôle de Jean en fonction de celui du messie que le peuple attendait. Il ne faut pas oublier que l’évangile de l’enfance de Luc est composé de deux « bio­graphies parallèles », celle de Jean et celle de Jésus, la première étant ordonnée à mettre la seconde en valeur. Comme dit le texte, Jean est « celui qui prépare la route. »

      La mission de Jean sera de préparer le peuple à la « con­nais­sance du salut par le pardon des péchés » (v. 77).  Au chapitre 3, Luc

décrit ainsi l’action de Jean : « Il proclamait un baptême de repentir pour la rémission des péchés » (Lc 3, 3). On peut noter ici qu’à mesure qu’on s’avance dans le Nouveau Testament, on s’éloigne de la vision triomphaliste, royale ou guerrière du messie. Par contre, on peut se demander si ramener le rôle du messie à proclamer le pardon des péchés ne relève pas d’une vision négative ou pessimiste. Ce serait sans doute le cas, si on se limitait à la prédication de Jean. Celui-ci prêche la pénitence à ceux qui l’écoutent pour qu’ils puissent « échap­per à la colère qui vient, car la hache est à la racine des arbres et tout arbre mort sera jeté au feu. » Mais avec Jésus, le pardon va prendre une tout autre dimension. Comme il arrive souvent dans la Bible, le prophète est dépassé par sa propre prophétie. Isaïe ne pouvait prévoir à quel point Jésus-Messie serait le serviteur souffrant qu’il décrivait. Le prophète Zacharie ne savait pas que le roi juste et humble qu’il annonçait serait opposé si radicalement à la violence (Za 9, 9-10).