Les Missionnaires du Sacré-Coeur du Canada
 
 

Conclusion

Au terme de cette analyse du Notre Père, on peut dégager les principales caractéristiques de la façon de prier enseignée par Jésus. Du même coup, cela permet de marquer l’originalité de la prière chrétienne. Sans doute, c’est tout au long de l’Évangile qu’il est question de la prière. Celle-ci occupe en effet une place de premier plan dans l’enseignement de Jésus et dans sa propre vie. Mais le Notre Père résume pour ainsi dire la pensée de Jésus sur la prière et il éclaire d’une lumière vive ce qui est dit ailleurs. Le Notre Père est en effet la réponse explicite de Jésus à la requête des disciples qui lui demandent comment ils doivent prier (Lc 11, 1).

Ainsi, on peut noter tout d’abord que la prière chrétienne s’adresse à Dieu en tant que Père. C’est clair dès l’invocation qui ouvre le Notre Père. Mais c’est aussi l’enseignement de Jésus par ailleurs. « Quand tu veux prier, retire-toi dans ta chambre et prie ton Père qui est là, dans le secret. » (Mt 6, 6). Cela est confirmé par la prière de Jésus lui-même. « Je te bénis, Père, d’avoir révélé cela aux petits. » (Lc 10, 21). « Père, s’il est possible… » (Lc 22, 42). « Père, entre tes mains, je remets mon esprit. » (Lc 23, 46).

La prière chrétienne n’est donc pas dans la ligne du rite magique ou de la formule exécutée selon les règles par une tierce personne. Le Dieu de Jésus Christ n’est pas un Dieu que l’on conjure, mais un Dieu qui vient vers nous. La prière chrétienne doit garder son caractère spontané et intimiste, alors même qu’elle est publique et qu’on essaie d’une façon ou d’une autre de lui donner un caractère obligatoire. Même faite en commun, la prière chrétienne doit garder cette dimension personnelle qui lui vient de ce qu’elle est une rencontre avec le Père. Tout l’évangile est une invitation à s’adresser à Dieu directement, comme à un Père qui se soucie de chacun.

Cette attention de la part de Dieu aux besoins de chacun est soulignée dans plusieurs paroles de Jésus ou encore dans certaines paraboles comme celle de Lazare et celle de la brebis perdue, en saint Luc. Jésus résume bien sa pensée sur ce point quand il dit : « Les cheveux de votre tête sont comptés. » (Mt 10, 30).

Parce qu’elle s’adresse à Dieu-Père, la prière que Jésus propose est un geste de confiance. Elle est même cela d’abord et avant tout. La prière chrétienne n’est donc pas une tentative d’avoir prise sur Dieu, de capter sa puissance pour la faire servir à nos intérêts particuliers. Elle n’a pas le caractère formaliste de la prière païenne coutumière dans le milieu gréco-romain, où elle est née et s’est répandue. La prière païenne dans l’Empire romain était une façon de maintenir des relations courtoises avec les divinités et de s’assurer ainsi une certaine maîtrise des forces de la nature et du destin. (Voir par exemple : Ferry et Jerphagnon, La tentation du christianisme; Paul Veyne, Quand notre monde est devenu chrétien ; L. Jerphagnon, Julien, dit l’Apostat). La prière chrétienne s’en remet à Dieu. Elle lui fait confiance sans essayer de lui dicter sa conduite. La prière de Jésus à Gethsémani se termine ainsi : « Que ta volonté soit faite et non la mienne. » La prière chrétienne part de l’idée que Dieu sait déjà ce dont nous avons besoin, avant même que nous le lui demandions (Mt 6, 32). Et on suppose qu’il agit au mieux de son pouvoir pour nous donner ce qui nous convient le mieux. « Qui d’entre vous, si son fils lui demande un pain, lui donnera une pierre ? Combien plus votre Père donnera-t-il de bonnes choses à ceux qui lui demandent? » (Mt 7, 9).

La demande chrétienne n’exclut pourtant pas les demandes particulières. On le voit bien par les requêtes que les gens font à Jésus quand ils le rencontrent et par la façon dont Jésus louange leur

foi. De la même façon, le Notre Père nous fait demander le pain quotidien. Mais au lieu de faire porter l’accent sur l’objet de la demande, l’Évangile invite plutôt à attendre de Dieu une confiance plus grande encore. Comme le dit le père de l’enfant malade : « Viens au secours de mon peu de foi. » (Mc 9, 24; aussi Lc 17, 8). À ses disciples, Jésus déclare : « La foi, si vous en aviez gros comme un grain de sénevé, vous diriez à cet arbre : déplace-toi, et il le ferait. » (Mt 17, 19). En saint Luc, Jésus termine ainsi un enseignement sur la prière : « Combien plus le Père donnera-t-il l’Esprit à ceux qui le prient. » (Lc 11, 13). En fait, la prière chrétienne est une tension constante entre l’urgence de nos nécessités ou le poids de nos misères et la remise de soi entre les mains de Dieu. La prière est l’épreuve de la foi, le nœud où elle se forme, se défait et se refait sans cesse.

La prière chrétienne étant confiance en Dieu, on comprend qu’elle se caractérise par sa simplicité. Le Notre Père en est l’exemple. C’est une prière d’une simplicité qui n’exclut aucunement la profondeur de pensée et la largeur de vue. Cette mesure rejoint la recommandation faite par Jésus à ses disciples. « Ne rabâchez pas comme les païens. Ils s’imaginent qu’en parlant beaucoup, ils se feront mieux écouter. » (Mt 6, 7). À ce propos, on peut citer la parabole de la veuve et du juge sans justice. La veuve, contrairement à ce qu’on dit trop souvent, n’est pas un modèle de la prière chrétienne. Elle est un contre-exemple. Cela apparaît clairement dans la remarque de Jésus pour expliquer sa parabole. À la différence du juge qui se moque du droit, le Père du ciel « fait prompte justice, même quand il temporise. » (Lc 18, 7-8). On peut noter ici que si la veuve n’est pas proposée comme un modèle de confiance en Dieu, elle nous donne une leçon de courage dans la lutte pour la justice. De même, les « oiseaux du ciel » nous invitent à la confiance en Dieu. Mais cela ne veut pas dire qu’il faut prendre exemple sur eux au point de cesser de semer et de moissonner. On détourne souvent les comparaisons de l’évangile de leur sens.

Bien qu’elle ne soit pas rabâchage, la prière chrétienne n’en est pas moins constante. « Il faut toujours prier, sans jamais se lasser » (Lc 11, 1). Si la prière se prolonge, ce n’est pas parce qu’elle doute de Dieu ou s’imagine l’avoir à l’usure. Ce n’est pas non plus parce qu’elle serait un rite qu’il faut reprendre jusqu’à ce qu’on le réussisse parfaitement. C’est tout simplement parce qu’elle est conversation avec le Père. C’est certainement le sens qu’avait la prière de Jésus, lui « qui passait la nuit à prier » (Lc 6, 12).

L’évangile nous rappelle aussi que la prière est inséparable de l’action. On connaît bien le passage : « Demandez et on vous donnera. Frappez à la porte et on vous ouvrira. Cherchez et vous trouverez. » (Lc 11, 9). On affirme souvent que Jésus nous dit là comment nous devons nous comporter avec Dieu. Mais c’est un contre-sens. Ce passage, comme celui de l’ami importun, est un commentaire du Notre Père qui précède immédiatement (Lc 11, 1-4). Jésus nous rappelle par cette for­mule énergique que notre prière est déficiente si elle nous détourne de l’effort. En effet, « Dieu sait ce dont nous avons besoin. » Mais il nous demande de faire tout ce qui est en notre pouvoir pour améliorer nos relations mutuelles et y mettre plus de justice et de charité. C’est la leçon constante de l’évangile. « Frappez à la porte, cherchez, demandez. » C’est ainsi qu’il faut agir entre nous. Comme fait l’ami importun (Lc 11, 5-8). Même pour obtenir le nécessaire, il faut prendre de la peine. La générosité de Dieu n’empêche pas qu’il faille « porter le poids du jour », comme on le voit dans la parabole des ouvriers de la onzième heure (Mt 20).

La magnanimité de Dieu, loin d’être une excuse pour ne rien faire, est plutôt une invitation à élargir notre pensée et notre geste. Ainsi, Jésus nous fait demander le pardon de Dieu pour que nous puissions nous pardonner entre nous. Et le pain que nous demandons est un pain de partage entre nous. Le pain dont parle le Notre Père doit être mis en relation avec le pain partagé et distribué lors de la multiplication des pains. De la même façon, le pain que nous demandons dans le Notre Père doit nous rappeler le pain partagé à la Cène. Les premiers chrétiens l’avaient bien compris, eux pour qui le repas du Seigneur s’appelait aussi « fraction du pain ». Ce repas où l’on récitait le Notre Père comportait la mise en commun des ressources qui étaient le fruit de leur travail.

En conclusion de cette étude, il peut être intéressant de donner la traduction du Notre Père de la Bible TOB, qui est un essai de compréhension et d’interprétation.

Matthieu 6

Notre Père céleste,
fais-toi connaître comme Dieu,
fais venir ton règne,
fais se réaliser ta volonté sur la terre à l’image du ciel.

Donne-nous aujourd’hui le pain dont nous avons besoin,
pardonne-nous nos torts envers toi,
comme nous-mêmes nous avons pardonné
à ceux qui avaient des torts envers nous.
Et ne nous expose pas à la tentation,
mais délivre-nous du Tentateur.

Luc 11

Père, fais-toi connaître comme Dieu,
fais venir ton règne,
Donne-nous le pain dont nous avons besoin pour chaque jour,
Pardonne-nous nos péchés,
car nous-mêmes nous pardonnons
à tous ceux qui ont des torts envers nous,
Et ne nous expose pas à la tentation.

Et pour terminer, la version de l’abbé Pierre, suivie d’un essai de traduction qui intègre ce qui a été dit dans cette étude, sans trop s’éloigner de la traduction œcuménique qui a cours actuellement.

Notre Père qui es aux cieux
Fais connaître à tous qui tu es
Fais venir ton règne.
Fais se réaliser ta volonté sur la terre, à l’image du ciel.

Donne-nous aujourd’hui le pain dont nous avons besoin.
Pardonne-nous nos torts envers toi
Comme nous-mêmes avons pardonné
à ceux qui avaient des torts envers nous.
Et ne nous conduis pas dans la tentation
mais délivre-nous du tentateur.

Notre Père, qui es aux cieux
Que ton Nom soit connu et béni
Que ton Règne vienne
Que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel.

Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour
Pardonne-nous nos offenses,
Que nous pardonnions à ceux qui nous ont offensés.
Garde-nous d’entrer en tentation
(ou : garde-nous à l’heure de la tentation)
Et délivre-nous du mal.