Les Missionnaires du Sacré-Coeur du Canada
 
 

« Délivre-nous du mal »

 nt de vue, on peut dire que la dernière demande du Notre Père, en saint Matthieu, reprend la demande précédente, qui concerne la tentation, et dont elle est en partie un commentaire.

Le mal, c’est aussi bien sûr les actions mauvaises, le mal, le tort causé aux autres. Luc parle de « tout le mal qu’avait fait Hérode. » (Lc 3, 19) Cela comprend même le mal qu’on dit des autres. « Ils diront toute sorte de mal contre vous. » (Mt 5, 11) Évidemment, dans la Bible comme dans la vie, le mal n’est pas que moral. Le mal, c’est encore les malheurs et les revers de l’existence. « La vie et la mort, la richesse et la pauvreté, les biens et les maux. » (Si 11, 14). « Lazare (pauvre et malade) a connu le mal durant sa vie » (Lc 16, 25).

Le mal, à sa racine, c’est, dans bien des cas, ce qui corrompt le cœur de l’homme. « L’homme mauvais tire de son cœur mauvais toute sorte de mal » (Mt 12, 35. Aussi Mt 5, 39 et 20, 15). En ce sens, le mal est vu comme le péché à proprement parler, c’est-à-dire comme le refus de Dieu, de sa volonté, de ses alliances. Dans l’Ancien Testament, c’est souvent sous la forme du péché que le mal est dénoncé. On n’a qu’à penser aux diatribes des prophètes contre l’endurcissement et l’impiété des riches et des puissants. Dans l’évangile, le mal auquel Jésus est affronté est aussi vu sous l’angle du péché. C’est le refus de son message de la part des scribes et pharisiens qui l’accusent d’être un suppôt de Satan et qui ont enfermé le peuple dans la crainte de Dieu et le carcan de leurs lois. On devine à quel point ce mal-là est difficile à déraciner. La violence du heurt entre Jésus et les scribes et les pharisiens le fait bien voir (Mt 23 et Lc 11).

La demande concernant la délivrance du mal n’est pas dans la version de Luc du Notre Père. On peut donc supposer que cette demande formulée par Matthieu et par la liturgie vise à expliciter la demande précédente. Nous avons déjà relevé ce lien entre les deux dernières demandes du Notre Père. Nous avons aussi noté que le mot tentation désigne aussi bien l’attirance du mal que le piège des valeurs fallacieuses (cf. la tentation de Jésus), voire la difficulté de vivre. C’est en se basant sur la demande précédente, celle concernant la tentation, qu’on a parfois compris le mot mal dans le sens du Mauvais, c’est-à-dire du Tentateur, de Satan. Cela s’entend. Satan, c’est celui qui a tenté Jésus au début de sa mission. Et l’évangile l’appelle le Tentateur, le Séducteur, le Père du mensonge (Mt 4, 3; Jn 8, 44; 2 Jn 1, 7). Jérémias interprète la dernière demande du Notre Père dans cette ligne. Dans la demande contre la tentation, dit-il, nous avons demandé à Dieu de nous garder de douter de lui, de son amour, de sa volonté et capacité de réussite. Matthieu explicite cela en demandant à Dieu de nous libérer de l’emprise du Mauvais, le Tentateur par excellence (cf. Paroles de Jésus, p. 99). Bonnard va dans le même sens. « Ne pas conduire la communauté dans l’épreuve dernière (la tentation finale), c’est l’arracher immédiatement aux griffes du diable. » (Évangile de Matthieu, p. 87).

On peut ajouter ici une remarque intéressante de J. Ellul. Pour lui, Satan, le Tentateur, personnifie pour ainsi dire les puissances mauvaises à l’œuvre dans le monde et en nous. « La Bible nous donne un éventail de six puissances mauvaises : Mammon, le prince de ce monde, le (père) prince du mensonge, le Satan, le diabolos et la mort. Et cela suffit bien. Ces puissances sont caractérisées par leur fonction : l’argent, le pouvoir, le mensonge, l’accusation, la division, la destruction. Ce qui me paraît important dans cette vision de l’anti-création, c’est qu’il n’y a aucune ouverture sur un au-delà mauvais. On nous parle de puissances qui sont à l’œuvre concrètement, dans le monde humain, et qui n’ont pas d’autre réalité ni d’autre mystère que cela. Il est compréhensible que ces puissances s’attaquent, par préférence, à ce que Dieu a fait, puisqu’elles sont des expressions de ce chaos, de ce néant que Dieu a mis en œuvre pour sa création » (La subversion du christianisme, p. 270).

Légasse fait remarquer que dans l’Église ancienne, selon les traditions, on a compris la dernière demande du Notre Père comme « délivre-nous du mal » ou « délivre-nous du Mauvais ». Il note aussi que la version de la Didachè dit : « Délivre-nous de tout mal. » Le mot mal, dans la Didachè, n’est donc pas compris dans le sens de Satan. Sans doute, saint Matthieu, dans son évangile, appelle Satan le Mauvais (5, 37). Mais vouloir ramener la demande du Notre Père exclusivement à la protection contre Satan est manifestement une réduction de sens.

En effet, si la dernière demande du Notre Père explicite la précédente, concernant la tentation, elle est aussi la conclusion de toute la prière. D’ailleurs, nous l’avons vu, le mot « tentation » couvre un ample champ de réalités, comme le mot « mal » d’ailleurs. Ainsi, parmi les demandes du Notre Père, il y a celle du pain de chaque jour. Or ce pain, tous ne l’ont pas en suffisance, à cause de l’avidité coupable des uns et de l’impéritie des autres. N’oublions pas que dans le monde antique, la famine était un mal endémique et qu’elle l’est encore aujourd’hui dans bien des pays. Dans le Notre Père, il est aussi question de nos offenses mutuelles. Et l’on sait jusqu’où peut aller la haine et la colère des humains et l’impossibilité à laquelle on se heurte de les éradiquer. Le mal de la guerre est de tous les temps. La conclusion du Notre Père est un regard lucide sur la condition humaine.

En réalité, comme le dit Jérémias : « Cette requête finale est un cri du fond de notre misère. » (Paroles de Jésus, p. 99). Nous demandons à Dieu de nous délivrer de tout ce qui nous empêche de bénir son Nom, de travailler à ce que son règne arrive, de faire sa volonté. De nous libérer de ce qui nous empêche de partager et de pardonner. Nous demandons à Dieu de nous élever un peu au-dessus de nos faiblesses. C’est beaucoup demander. Mais l’évangile nous dit que face aux puissances du mal, Jésus apporte une espérance nouvelle. C’est celle du Royaume qu’il annonce, jusqu’à donner sa vie par fidélité à sa mission. En sorte que grâce à Jésus, le malfaiteur à ses côtés échappe à son propre destin. Et ce malfaiteur n’est-il pas l’image de l’humanité blessée?