Les Missionnaires du Sacré-Coeur du Canada
 
 

« Pardonne-nous nos offenses »

 Dans la Bible, le péché occupe une grande place. Ce n’est pas sans raison. L’histoire du peuple d’Israël est une histoire de feu et de sang. Ce peuple a fait une rude expérience du mal. Quand ce n’est pas lui qui subit sévices et humiliations, c’est lui qui les impose aux autres, voire à ses propres enfants, les plus pauvres. Cette omniprésence du mal apparaît comme la conséquence d’une dérogation à l’ordre divin, à la loi de Dieu. La Bible ignore l’idée d’évolution au sens moderne du mot. La création était vue comme une œuvre parfaite dès le principe. La présence d’autant de mal dans le monde n’est explicable que par une déchéance causée par la faute de l’homme, autant à l’origine que dans la suite des temps. Et le retour à une innocence perdue apparaît comme une utopie bien peu crédible.

Cette vision de l’histoire nous a valu, dans une certaine mesure, les récits de la Genèse, où l’on retrouve meurtres, mises à mort, désobéissance ou opposition à Dieu, démesure, etc. Les punitions de Dieu ont beau sanctionner le péché des hommes, celui-ci ressurgit comme l’hydre de la légende. L’épisode de la Tour de Babel suit le déluge.

Si le péché occupe une telle place dans la Bible, c’est aussi parce que la Bible raconte une histoire religieuse. Et le péché est une notion religieuse. Il n’y a de péché qu’en relation avec Dieu. Autrement, il y a crime ou délit, mais non pas péché. Par contre, la Bible est si peu une histoire profane que le péché se retrouve dans tous les domaines de l’activité humaine. Il désigne aussi bien une violation de l’espace sacré que le désir d’être « comme Dieu » ou encore le fait de mal sacrifier (Caïn) ou d’enfreindre quelque tabou ou une règle d’hygiène. Cette notion du péché s’épure peu à peu au cours de l’Ancien Testament. Elle concerne finalement les manquements graves à la justice et à la moralité et bien sûr à la religion établie.

Après l’histoire de la première humanité, vient le livre de l’Exode et l’aventure du petit peuple libéré et guidé par Moïse. Le péché est alors vu comme une désobéissance à Dieu et à ses commandements, bien sûr, mais plus encore comme une rupture de son alliance. À tel point que les maux qui frappent le peuple sont considérés comme la punition par Dieu des fautes commises contre la morale et la religion, notamment de la part des responsables du peuple. Aussi, la pénitence et la demande de pardon traversent-elles l’Ancien Testament comme une supplique interminable. Cette demande de pardon prend régulièrement la forme de l’expiation. On espère que Dieu va revenir de sa colère, qu’il va oublier les fautes. On dirait aujourd’hui qu’il va passer l’éponge. Et qu’il va redonner au peuple ses privilèges.

En somme, l’idée du péché qui émerge de cette histoire dite « sainte », parce que Dieu y occupe une place centrale, est l’idée d’une désobéissance aux lois de Dieu, lois aussi bien naturelles que proprement morales, voire ordonnances d’un ordre mondial voulu par Dieu. Le pardon qu’on implore est le fruit d’une pénitence qui regrette dans la cendre et le jeûne les ruptures d’alliance de la part du peuple. Ce qui amène Dieu à rétablir l’ordre et à redonner au peuple choisi son appui privilégié. Le pardon de Dieu concerne d’abord le peuple. Et quand il est question d’individus, il s’agit surtout de personnages symboliques ou encore des grands du peuple et notamment du roi.

Avec l’évangile, il se produit un changement radical. Le péché fait référence à une situation ou à un geste où Dieu est concerné. Mais si le péché rejoint Dieu, ce n’est pas d’abord comme désobéissance à sa loi. Le péché rejoint Dieu parce que ce qu’on fait au plus petit des siens, c’est à lui qu’on le fait. C’est l’enseignement très net de Matthieu 25. Et se convertir, ce n’est pas d’abord faire pénitence, dans l’intention de rompre avec le péché pour affronter le jugement de Dieu, comme cela apparaît encore dans la prédication de Jean-Baptiste (Mt 3; Lc 3). Se convertir, c’est de façon très positive s’ouvrir à la bonne nouvelle et au grand commandement. « Pour Jean-Baptiste, la conversion signifie la rupture avec une vie de péché. Pour Jésus, elle équivaut à l’écoute de la bonne nouvelle. » (Léon-Dufour, Agir selon l’Évangile, p. 21).

On peut dire que selon l’agir et l’enseignement de Jésus, le péché prend une toute autre tonalité que dans l’Ancien Testament. Le péché dont Jésus s’occupe, c’est celui des personnes prises individuellement. Jésus ne parle d’ailleurs pas du péché, mais des péchés. Ce pluriel très concret est révélateur.

Le péché dont il est question dans l’évangile, c’est aussi le péché dans toute son ampleur. Il est d’abord faiblesse et même tentation. Celles de toute personne, en raison de ce qu’elle est et de ce qu’elle a vécu. Les « pécheurs » qui viennent à Jésus implorent de lui la force du bien qui leur fait défaut. C’est vrai aussi bien de Zachée que du paralytique à qui Jésus dit : « Ne pèche plus, car il pourrait t’arriver pire encore ». (Jn 5, 14 et Mt 9, 2).

Le péché est aussi vu dans toutes ses conséquences, vraies ou supposées, directes ou détournées. Ainsi, à l’époque de Jésus, la maladie et la pauvreté apparaissaient comme des punitions du péché. Ce qui fournissait une excuse pour l’indifférence ou le mépris, face aux pauvres et aux malades. Ils avaient ce qu’ils méritaient. Quand Jésus soigne les malades ou qu’il fait bon accueil à ceux qu’on qualifie de pécheurs, il s’attaque à un vaste péché individuel et social. Il combat une attitude jugée vertueuse, mais à ses yeux peccamineuse et pernicieuse (cf. Lc 13, 2 : « Croyez-vous qu’ils étaient plus pécheurs que les autres? »).

C’est pour cela que la notion de péché qui ressort des propos de Jésus n’est plus le manquement à telle ou telle prescription, mais ce qui s’oppose aux vertus qu’il juge fondamentales : la miséricorde, la justice, la bonne foi (Mt 23, 23). Le péché, c’est le refus de se montrer le prochain de celui qui est dans le besoin, comme cela se voit dans la parabole du Samaritain ou celle du mauvais riche. Car l’amour de l’autre est désormais « toute la loi ».

Après Jésus, ce qu’on attend de Dieu, ce n’est plus la « hache à la racine des arbres ou la colère purificatrice » (Jean-Baptiste, en Mt 3). C’est qu’il nous montre un visage miséricordieux, car le pardon de Dieu n’est pas oubli des fautes, mais accueil dans la maison du Père. On n’arrache pas le pardon à Dieu. C’est plutôt son pardon qui nous attend. On pourrait dire que le pardon est la porte d’entrée dans le Règne nouveau. C’est manifestement le sens de la formule si souvent employée par Jésus dans l’Évangile, dans ses nombreuses rencontres. « Tes péchés sont pardonnés. Va… » (cf. aussi Lc 23, 39 sq). En effet, dans l’évangile, le pardon donné par Jésus est presque toujours assorti d’une invitation à adopter un nouveau mode de vie. Cette invitation s’exprime par des injonctions comme : lève-toi, va, va en paix, va et ne pèche plus.

Et comme le péché ne concerne pas seulement Dieu, mais aussi le prochain, indissolublement, le pardon regarde aussi ce dernier. C’est à la réconciliation que le pardon de Dieu invite. Dans la parabole de l’enfant prodigue, les deux frères sont appelés par le Père à se retrouver. L’évangile est plein de pécheurs et de plusieurs, il a même retenu le nom ou l’histoire : Zachée, la femme adultère, la pécheresse publique, Pierre. Sans compter les personnages des paraboles : le mauvais riche, le fils prodigue, le débiteur impitoyable, le mauvais intendant. Dans tous les cas, il est clair que des personnes de leur entourage ont été blessées ou lésées. À ceux qui ont péché et qui viennent à lui, Jésus ne ménage pas son accueil. On le lui reproche d’ailleurs sévèrement : « Il fait bon accueil aux pécheurs. » Le pardon de Dieu qu’il leur révèle est généreux. Et le premier effet du pardon est de transformer la vie du pécheur. Zachée, qui est pour ainsi dire le prototype du pécheur repenti, devient un homme nouveau dont le premier souci est de réparer les torts qu’il a commis et de venir en aide aux miséreux.

Comme le dit Léon-Dufour : « Face à ce tableau terrible (celui de Jean Baptiste annonçant le feu et la colère), la figure de Jésus se dresse, annonçant simplement la bonne nouvelle de Dieu qui vient inaugurer dans la joie un régime nouveau. » (Agir selon l’Évangile, pp. 27-28). Désormais le pardon, c’est la grâce de la charité. Jérémias résume les choses ainsi : « L’ère du Messie, c’est le temps du pardon. Le pardon est le bienfait même du temps du salut. » (Paroles de Jésus, p. 94).

La deuxième partie de la requête pose quelques difficultés, car nous demandons à Dieu de nous pardonner « comme » nous pardonnons. Nous reviendrons sur ce « comme » au chapitre suivant. Mais on peut tout de suite faire quelques remarques. Que le pardon de Dieu doive entraîner le nôtre, c’est l’évidence même selon l’évangile. Dans l’enseignement de Jésus, le pardon reçu de Dieu et le pardon donné au prochain sont comme les deux faces d’une même réalité. Dans la parabole du maître qui remet une forte somme à son serviteur, le serviteur est blâmé sévèrement parce qu’il refuse de remettre une petite somme à son compagnon (Mt 18, 23 sq). En saint Marc, Jésus dit : « Quand vous êtes en prière, si vous avez quelque chose contre quelqu’un, pardonnez afin que votre Père vous pardonne. » (Mc 11, 25). En saint Matthieu, il faut interrompre le sacrifice pour aller se réconcilier. (Mt 5, 23). On pourrait aligner d’autres paroles de l’évangile. « Pardonnez et vous serez pardonnés. » « On se servira pour vous de la mesure dont vous vous servez pour les autres. » Le pardon des ennemis est une révolution de l’évangile par rapport à la loi ancienne. « On vous a dit : œil pour œil. Moi je vous dis… »

Il est un autre point sur lequel le Nouveau Testament marque un dépassement par rapport à l’Ancien Testament. Dans le Nouveau Testament, le péché n’est pas seulement vu comme la désobéissance coupable à la Loi. Le péché comprend aussi la faiblesse foncière de l’humanité. À la lumière du Nouveau Testament, on peut même relire dans cette perspective différente ce qu’on a appelé le « péché originel », expression qui n’est d’ailleurs pas dans le texte de Genèse. Le péché, c’est tout à la fois l’obscurité de nos origines, nos faiblesses physiques et morales, le poids de notre histoire individuelle et collective.

C’est qu’au fond, l’évangile voit les choses dans une perspective large et ouverte, qui n’exclut aucunement la lucidité. Dans son appréciation du péché, Jésus prend toujours en compte ce qui conduit au péché. Il a lui-même subi les tentations qui sont l’expression des tendances propres à tout être humain. Il sait que dans nos agissements, il se mêle les sentiments les plus contradictoires. Il dit de la pécheresse publique qu’il lui est pardonné parce qu’elle a aimé. Il ne condamne pas la femme adultère. Il demeure dans la maison de Zachée et mange avec les pécheurs. Et puis il y a ces forces du mal auxquelles l’évangile fait souvent référence et qui prennent divers noms : esprits mauvais, démons, etc. Luc parle de la « puis­sance des royaumes de ce monde » (Lc 4, 6) et de la « puissance de l’Ennemi » (Lc 10,19). Rien de cela ne relève de la volonté mauvaise de la personne. Mais tout cela conduit au péché. Et le péché entraîne à son tour d’autres amoindrissements. C’est pour cela que Jésus prêche à tous la conversion, une conversion qui est une relation nouvelle avec Dieu et avec les autres. « Croyez-vous que les gens écrasés par la tour de Siloé ou exécutés par Pilate étaient plus pécheurs que les autres? Non, je vous le dis. Mais sans conversion, vous périrez tous. » (Lc 13, 2-5).

Le pardon de Dieu dans le Nouveau Testament n’est donc pas un simple oubli ou un effacement des fautes. C’est plutôt le ferment d’un monde nouveau. Car le pardon de Dieu vise à contrer les sources mêmes du péché et ainsi à nous libérer de son emprise, dans la mesure où faire se peut. À tout le moins ce pardon est-il notre soutien dans nos faiblesses. Le pardon nouveau, c’est la puissance de Jésus dans le don qu’il fait de lui-même. C’est ainsi que saint Pierre peut dire : « Sur le bois, il a porté nos fautes, afin que morts à nos péchés, nous vivions pour la justice. » (1 P 2, 24). Et saint Paul : « En sa chair, il a supprimé la haine et fait la paix par sa croix. » (Col 1, 20). Ramener la mort du Christ à une expiation pour le péché ne rend pas compte des lignes de fond du Nouveau Testament. Et encore moins de l’idée que Jésus se fait de Dieu comme Père. La mort du Christ doit plutôt être vue comme une libération du péché, c’est-à-dire des forces du mal. Ce n’est pas sans raison si le Notre Père qui insiste sur le péché se termine par l’invocation : « Dé­livre-nous du mal. » (Cf. R. Brown, Lire les Évangiles pendant la Semaine Sainte, pp. 19-23).