Les Missionnaires du Sacré-Coeur du Canada
 
 

« Que ta volonté soit faite »

Il y a peu de notions qui aient reçu des interprétations aussi différentes que « la volonté de Dieu ». Ainsi, on a vu la volonté de Dieu dans les phénomènes naturels, surtout dans ceux qui étaient destructeurs. On ne parlait pas de la volonté de Dieu à propos du déroulement harmonieux des saisons. Et pourtant, on aurait pu le faire en référence à l’alliance « naturelle » de Dieu avec Noé (Gn 8 et 9). On préférait parler de volonté de Dieu à propos d’un tremblement de terre ou d’un ouragan. Au besoin, on y voyait une punition de Dieu pour les péchés. À tout le moins, disait-on, Dieu le permettait-il. Mais permettre, c’est encore vouloir quand on peut empêcher. On voyait de la même façon la volonté de Dieu dans les malheurs qui affligent les personnes et leurs proches, notamment les maladies et la mort. On disait couramment : « Dieu est venu le chercher trop tôt. » On parlait également de la volonté de Dieu qui s’exprime à travers les événements de chaque jour, grands ou petits. Il fallait simplement apprendre à les déchiffrer pour y lire les intentions divines cachées.

Dans une autre ligne, la volonté de Dieu se manifestait dans les décisions des autorités. Des autorités civiles d’abord. C’est un point sur lequel Paul avait insisté. « Que chacun se soumette aux autorités car toute autorité vient de Dieu. Et celui qui résiste aux autorités établies résiste à l’ordre établi par Dieu. » (Rm 13, 1-2). Il était difficile d’être plus clair et d’aller plus loin. Encore saint Paul parlait-il dans un monde païen. En régime chrétien, les rois seront en plus de droit divin! La volonté de Dieu s’exprimait encore davantage bien sûr dans les décrets et décisions des autorités religieuses, voire dans leurs souhaits. Ces autorités choisies ou approuvées par Dieu étaient les interprètes mandatées et pour ainsi dire infaillibles de la volonté de Dieu. D’ailleurs la désobéissance aux autorités, surtout religieuses, était sanctionnée par une faute que les moralistes n’hésitaient pas à qualifier de grave.

Dans l’évangile, Jésus parle souvent de la volonté de Dieu. Et le fait qu’il en soit question dans le Notre Père indique assez l’importance qu’il accorde à la poursuite de cette volonté. Mais qu’entend au juste Jésus par « volonté de Dieu » ? On ne peut supposer d’emblée qu’il aurait entériné tout ce qui s’est dit après lui, y compris dans certains passages de l’Écriture, comme ceux de saint Paul. Le Christ a toujours fait preuve d’une surprenante liberté face aux autorités civiles ou religieuses. Par contre, il faut se rappeler que Jésus traite toujours avec respect les grandes intuitions de ce qu’il appelle « la Loi et les prophètes », ou encore la volonté de Dieu « au commencement » (Mc 10, 6), c’est-à-dire la révélation de la première Alliance.

Or, dans l’Ancien Testament, la première volonté de Dieu, c’est que l’homme assure son propre développement à l’aide de son intelligence et en prenant charge de la création qui lui est confiée. Cela est évident dès les premiers chapitres de la Genèse et l’idée revient lors de l’alliance avec Noé. Pour cela, Dieu inscrit dans le cœur de l’homme un certain idéal moral, qu’on appelle parfois la loi naturelle. À vrai dire, ce n’est pas une loi formulée, contrairement à ce qu’on a souvent dit, assimilant loi naturelle et préceptes mosaïques. C’est plutôt une lumière qui est donnée à l’homme pour éclairer sa route et qui laisse entier le champ de la recherche.

La seconde volonté de Dieu qui apparaît dans la Bible est déjà une volonté plus particulière. C’est la décision de Dieu de libérer un peuple qu’il se choisit et qu’il veut établir sur la terre qu’il leur donne. Encore là, cette volonté de réussite s’accompagne d’une loi, le décalogue donné par Dieu à Moïse. La Bible n’y voit d’ailleurs pas une contrainte, mais un chemin de sagesse et de bonheur. « Quelle est la grande nation dont les lois sont aussi sages et justes que celles que je vous donne ? », dit Moïse au peuple (cf. Dt 4, 5-6; 30, 9; 30, 14-15). En somme, pour le dire comme les prophètes, Dieu veut la vie et non pas la mort, la paix et non pas le malheur. Les prophètes devinent que la loi, dans sa matérialité, devra être dépassée. Pendant l’exil et après, cela devient presque une évidence. Qu’on pense seulement aux critiques des prophètes concernant les sacrifices (cf. Ez 18, 24-32; Jr 29, 11; Amos 5, 22).

Avec le Nouveau Testament, la volonté de Dieu franchit pour ainsi dire une autre étape. Ce que Dieu veut désormais, c’est d’établir son Règne, au sens où nous en avons parlé dans la demande précédente. Le Règne, on l’a dit, c’est le cœur même du message de Jésus et c’est aussi l’axe de la volonté de Dieu. Cela apparaît dans la formulation même du Notre Père, tel que les évangiles le rapportent. Saint Luc se contente de parler du Règne. Pour lui, l’essentiel est dit. Saint Matthieu et la liturgie explicitent cette demande en ajoutant la demande concernant la volonté de Dieu. On demande que cette volonté soit faite et on demande la grâce de s’y conformer. C’est Dieu en effet qui établit son Règne. Lui seul a la puissance de le réaliser. Mais cela n’est possible que si l’humanité accepte le plan de réussite de Dieu et essaie de le réaliser. À la volonté de Dieu doit répondre la liberté de l’homme.

Cela suppose de la part de l’homme une confiance exceptionnelle en Dieu. Pour Jésus, le pivot de la Loi, c’est la confiance (Mt 23, 23). Car les chemins de Dieu ne sont pas toujours nos chemins. Et ce que nous attendons de Dieu n’est pas toujours ce qu’il peut faire. Dieu est aux prises non seulement avec la liberté de l’homme, mais aussi avec sa propre création. On dit parfois aujourd’hui que Dieu est un Dieu « vulnérable ». C’est cette expérience que Jésus a faite lors de sa passion et qui l’a amené à dire : « Que ta volonté soit faite et non la mienne. » (Luc 22, 42). De toute façon, il est bien évident qu’un Règne de Dieu qui concerne non pas des individus pris isolément mais l’humanité elle-même ne peut se réaliser sans de constants dépassements et arrachements.

C’est même un thème récurrent dans l’évangile. « C’est celui qui accepte de perdre sa vie qui la sauve. » Le christianisme n’est pas une philosophie de perfectionnement personnel. Et le grand commandement va manifestement à l’encontre d’une tyrannie du bonheur. Si les béatitudes, qui sont la charte du Règne, disent « heu­­reux », elles proclament un constant paradoxe, qui est celui du règne de Dieu en ce monde et dans une certaine mesure en contradiction avec les lois de ce monde. (cf. Mt 20, 25). De plus, elles incluent toujours le prochain dans leur champ de vision (cf. V.T.B., article Volonté de Dieu).

Tout cela est résumé dans cette citation de Légasse : « Le souhait : que ta volonté soit faite, loin d’imposer une perspective purement morale, signifie tout aussi bien : réalise ton dessein. Entre la volonté et le dessein de Dieu (Règne), il y a une équivalence » (Catholicisme, Oraison, col. 119). Dans la même veine, Bonnard écrit : « On peut comprendre le mot « volonté » dans le sens de volonté morale et de dessein historique. Dans le second sens, le lien avec les mots précédents (la demande précédente) est clair, le dessein de Dieu étant d’établir son Règne. Ces deux sens ne s’excluent pas. Il nous semble que Matthieu connaît les deux, avec une nette prédominance du sens moral, caractéristique de la catéchèse matthéenne… L’idée que dans les temps messianiques, les hommes obéiront enfin à Dieu a son expression déjà en Isaïe, ch. 61. » (Évangile de Matthieu, p. 84).