Les Missionnaires du Sacré-Coeur du Canada
 
 

« Que ton règne vienne »

Il n’est pas étonnant qu’une des demandes majeures du Notre Père concerne la venue du Règne de Dieu. En effet, quand on lit les évangiles, on se rend vite compte que le Règne de Dieu est au centre de la prédication de Jésus et de ses préoccupations. Comme le dit Léon-Dufour : « L’expression Règne de Dieu est au centre de la pensée de Jésus. Elle en est la révélation principale. La parole ‘le Règne de Dieu est proche’ est présentée dans les textes comme le cœur du message à transmettre par les disciples. » (Agir selon l’Évangile, p. 21). Marc peut affirmer : « Jésus proclamait la bonne nouvelle en disant : le Temps est accompli; le Règne de Dieu est proche. » (Mc 1, 14).

En français, l’expression Règne de Dieu est une traduction directe du latin Regnum Dei (en grec : basileia). Le sens premier de regnum est règne ou royauté. Le sens second est celui de royaume. On peut noter que pour traduire l’évangéliste Matthieu, on emploie plus souvent qu’autrement le mot royaume. Car Matthieu, à la manière juive, évite de nommer Dieu. À la place, il parle du ciel ou des cieux. Mais en français, l’expression règne du ciel ou des cieux semblant mal venue, on traduit par Royaume des cieux. Mais il est clair qu’il est préférable de parler du Règne de Dieu plutôt que du Royaume des cieux. Le mot règne indique une réalité plus dynamique, plus souple, plus susceptible de tenir compte des divers temps de l’histoire. De plus, l’expression Royaume des cieux risque davantage de prêter à confusion, à cause du danger d’assimilation avec les « Royaumes de ce monde ». Pour reprendre les mots de Léon-Dufour, l’expression Règne de Dieu réfère à « Dieu en train d’agir dans le monde des humains, notamment en leur faveur. Cet aspect dynamique est confirmé par le fait que l’expression est souvent rattachée à un verbe de mouvement : s’approcher, venir, arriver. Royaume de Dieu désigne plutôt le résultat de l’action divine. » (Agir selon l’Évangile, p. 23).

Peut-être y a-t-il une autre raison au fait que nous comprenions Règne de Dieu ou Règne des cieux dans le sens de Royaume de Dieu ou des cieux. On peut y voir un indice de la tendance de l’Église d’instaurer le Règne de Dieu en imposant sa propre domination, son propre Royaume terrestre. Le rêve millénariste de l’Apocalypse n’est jamais loin chez les chrétiens (cf. J. Delumeau, Mille ans de bonheur).

L’idée du Règne de Dieu est au centre de la prédication de Jésus. Mais l’expression elle-même ne lui est pas exclusive. L’Ancien Testament parle souvent de Dieu comme roi ou encore de Dieu qui règne. « Le Seigneur régnera pour toujours et à jamais. » (Exode 15, 18). En somme, « l’idée de la royauté de Dieu s’enracine dans plusieurs couches de l’Ancien Testament », et il serait facile de multiplier les citations, notamment dans les psaumes (cf. Léon-Dufour, Agir selon…, p. 24 et note 19 pour les références). Ce règne de Dieu dans l’Ancien Testament est vu comme celui d’un pasteur et d’un roi messianique, qui apportera des temps meilleurs. Ce dernier aspect est surtout souligné dans la littérature apocalyptique, comme le livre de Daniel, ou les Paraboles d’Hénoch (cf. Écrits intertestamentaires, I Hénoch - Pléiade). Le livre de la Sagesse dit : « Les justes domineront les nations, et le Seigneur sera leur roi éternellement. » (Sg 3, 7). On peut noter au passage que l’ambiguïté est déjà là. Le règne de Dieu arrive par la domination des justes. Ce règne attendu tout au long de l’Ancien Testament sera à la fois universel et terrestre (cf. Léon-Dufour, Agir selon…, pp. 24-25). On comprend que dans la prière du Qaddis déjà citée, il y ait cette demande : « Qu’il fasse régner son règne dans votre vie et dans la vie de tout Israël, maintenant et dans un temps prochain. » (Jérémias, Paroles de Jésus, p. 88).

Au temps de Jésus, l’idée d’un règne de Dieu circulait donc, au point d’apparaître comme la faveur suprême à demander. Jésus n’en donne pas moins à l’expression Règne de Dieu un contenu tout à fait original. Prenons par exemple le cas de Jean Baptiste. Selon Matthieu, le Baptiste parlait d’un « règne de Dieu ». (Mt 3, 2). Mais ce règne est celui d’une justice à main forte et à bras étendu. C’est celui de la colère qui vient et de la hache à la racine des arbres. Il faut se convertir pour échapper au feu impitoyable qui va tout purifier. « Face à ce tableau terrible, la figure de Jésus se dresse, annonçant simplement la bonne nouvelle de Dieu qui vient régner. » (Léon-Dufour, Agir selon…, p. 21). Dès le point de départ, notre curiosité est mise en éveil.

La nature du règne que Jésus annonce apparaît au mieux dans les paraboles qui parsèment l’évangile. Certaines paraboles expriment la confiance de Jésus dans le Règne de Dieu qui vient, la foi qu’il a en la puissance de Dieu à l’œuvre dans le monde. Le Royaume est comparé à un grain de sénevé qui devient un arbre, à un peu de levain qui fait lever toute la pâte. Partout où la Parole de Dieu rencontre une bonne terre, c’est-à-dire un cœur bon, elle produit cent pour un. Pour ce Règne de Dieu, il faut être prêt à tout risquer : l’avenir est dans cette direction. Car il est clair que l’entrée dans un Règne aussi nouveau et exigeant, puisqu’il vise la transformation de l’humanité, ne peut se faire sans arrachement à soi et à certaines facilités. Le Royaume est un trésor ou une perle précieuse pour lesquels on accepte de tout vendre.

Ce Royaume, il est ouvert à tous, aux plus humbles, à ceux qui ont des déficiences et même aux pécheurs. Dans le Royaume, il y a une place pour le fils prodigue dès qu’il se présente. Les brebis perdues y sont attendues et reçues avec joie. Au festin du Royaume, le maître invite « les boiteux, les aveugles, les estro­piés ». Dans sa vigne, les ouvriers de la onzième heure ont leur place. À vrai dire, dans le champ du maître, même l’ivraie côtoie le bon grain, jusqu’à la moisson. On n’entre pas dans le Royaume comme dans un château qui nous revient de droit. Le Royaume se bâtit au jour le jour. Car le Règne de Dieu est un règne en devenir. Celui qui prend le chemin du Royaume, c’est le Samaritain qui vient en aide à l’homme blessé. Le mauvais riche suit le chemin inverse et il se retrouve là où il y a des pleurs et des grincements de dents. Avec celui qui a refusé de remettre une petite dette à son compagnon. Pour se tailler une place dans le Royaume, il faut apprendre à pardonner comme le Père pardonne et mettre à profit les talents qu’il a confiés à chacun.

Jésus présente constamment le Règne de Dieu comme tout proche. La question de la proximité du Royaume est une des plus ardues qui soient. Le Royaume est-il vraiment pour ici ou seulement pour ailleurs? Le Royaume serait-il ce que nous appelons familièrement « le ciel », tout là-bas, au-delà du firmament? C’est la même chose pour la proximité dans le temps. Le Royaume est-il pour tout de suite ou seulement pour la fin des temps, alors que commencera ce que nous appelons l’éternité?

L’exégète Simon Légasse pose la question et répond : « Le Pater est-il une prière pour les nécessités de la vie quotidienne ou une prière strictement orientée vers la fin des temps?... Le Royaume est le fait de l’activité de Dieu parmi les hommes. Il va croître au milieu d’eux, il s’étend sûrement, il advient… Jésus exige la conversion à l’heure même où il parle, sans exclure l’intensification finale. » (Catholicisme…, Oraison, col. 118-119).

Bonnard, de son côté, écrit : « On s’est toujours demandé si cette venue (du Règne) doit être comprise au sens d’un cheminement progressif ou d’un établissement rapide à la fin des temps. Pour exprimer cette tension entre le Règne qui s’est approché et le Règne à venir, on dit souvent aujourd’hui qu’il a été inauguré par le Christ. » (Évangile de Matthieu, pp. 83-84). Et Bovon : « L’imminence, pour Luc, n’est plus la principale caractéristique du Règne. Ce qui compte, c’est la réalisation du dessein de Dieu. Les pauvres et les croyants peuvent en vivre. Il est partiellement et proleptiquement présent. » (Évangile de Luc, p. 121). Léon-Dufour n’hésite pas à affirmer : « Sans éliminer l’attente eschatologique, Jésus ne pense pas que la venue du Dieu régnant soit exclusivement pour la fin des temps… Le Règne est déjà présent. » (Léon-Dufour, Agir…, pp. 26-27).

Au fond, le Royaume de Dieu est une réalité mystérieuse, qui est bien là, au milieu de nous, mais toujours à découvrir. « Il ne faut pas l’identifier avec quelque réalisation terrestre… Des chrétiens en sont venus à identifier abusivement le Royaume à l’Église. » (Léon-Dufour, Agir…, p. 23). À plus forte raison ne faudrait-il pas identifier le Royaume à quelque régime politique que ce soit, peu importe son inspiration. Le Royaume n’est même pas ce qu’on a appelé la chrétienté et dont plusieurs chrétiens rêvent toujours, sous une forme ou sous une autre. « Jésus ne veut pas installer politiquement le Royaume de Dieu sur terre. Jésus refuse d’être acclamé comme roi au sens politique du terme. » (Léon-Dufour, Agir…, p. 89). Ce qui ne veut pas dire que la mise en œuvre du Royaume n’a pas d’incidences sociales ou même politiques. Bien au contraire.

On peut dire que le Règne de Dieu est un monde radicalement nouveau, qui doit constamment relancer nos réalisations. Il se glisse dans les interstices de celles-ci, comme un levain dans la masse, en même temps qu’il se comprend à partir de la parole de Dieu et de nos propres expériences. Saint Matthieu donne justement « monde nouveau » (regeneratio) comme synonyme du Royaume (Mt 19, 28; V.T.B. Nouveau, III, 3; J. Duquesne interroge le P. Chenu, Centurion, pp. 58-70).

Compte tenu de la complexité même de l’idée du Règne, on comprend que diverses tendances aient vu le jour, selon les époques et les conditions sociales. La première génération chrétienne attendait le retour de Jésus en gloire pour presque tout de suite. Dans ces conditions, le Royaume devenait plus ou moins le ciel, qu’on attendait et appelait de ses vœux. Cette vision des choses s’observe assez aisément chez saint Paul, qui d’ailleurs ne parle presque jamais du Royaume, sinon pour indiquer ceux qui n’accéderont pas au « ciel ». Contrairement à ce qu’on pourrait penser, cette vision des choses est loin d’avoir disparu avec la première génération, malgré le fait que le retard de la « parousie » ait provoqué de sérieuses crises parmi les chrétiens (cf. P. Chaunu, La mort à Paris, pp. 83 sq.).

D’autres ont vu dans le Royaume dont parle l’évangile ces « mille ans de bonheur » qu’évoque l’Apocalypse de Jean. Lorsque les circonstances leur semblaient favorables, ils ont voulu faire advenir le Royaume par tous les moyens possibles, y compris par la répression et les armes. C’est un rêve qui traverse toute l’histoire de l’Église. On le retrouve au long du Moyen-Âge dans l’idée d’un Royaume chrétien, d’une chrétienté disons-nous aujourd’hui. Au moment où se répand le protestantisme, le rêve est bien vivant et il n’est pas étranger à ce qui s’est bâti ici en Amérique, notamment aux États-Unis. Les effets sociaux de ce rêve ont été beaucoup plus importants qu’on ne l’admet généralement. Et bien des chrétiens, mettant de côté le chiffre de mille ans, ont néanmoins adhéré à l’idéologie d’un royaume définitif et achevé pour ainsi dire à portée de la main (cf. J. Delumeau, Mille ans de bonheur; Pascal Bruckner, La tyrannie de la pénitence; J. Ellul, La subversion du christianisme; J. Duquesne interroge le Père Chenu, Centurion).

Au fond, il n’est pas facile de travailler pour un Royaume qui est à la fois d’ici et d’ailleurs, d’aujourd’hui et de demain. À la fois incarné et différent, c’est-à-dire au-delà de nos réalisations politiques et sociales, mais qui ne leur est pas indifférent et doit au contraire les inspirer. Un étrange Royaume, qui advient par des moyens autres que le pouvoir et la domination, et qui pour cela est dit « pas de ce monde ». Un Royaume qui est à la fois l’œuvre de Dieu et du labeur de l’homme. « Le Règne de Dieu s’est approché dans la personne de Jésus. L’homme peut donc en connaître le mystère, annoncer son approche, se préparer à y entrer, demander sa venue définitive » (Bonnard, Évangile de Matthieu, p. 84). « Jésus engage ses disciples à inviter (prier) Dieu à établir son Règne. Il demande aussi que dès à présent la vie courante, banale ou douloureuse, soit placée sous le pouvoir de ce roi paternel. » (Bovon, Évangile de Luc, p. 121).