Les Missionnaires du Sacré-Coeur du Canada
 
 

« Sur la terre comme au ciel »

Comme la comparaison des deux versions du Notre Père le fait ressortir, la demande concernant la volonté de Dieu est une explicitation de la demande touchant le Règne. Quand Matthieu à la demande « que ta volonté soit faite » ajoute « sur la terre comme au ciel », on peut penser qu’il a à l’esprit certaines considérations qui ont trait au Royaume de Dieu. La plus évidente est qu’en demandant que la volonté de Dieu soit faite sur la terre comme au ciel, on prie pour que le Royaume connaisse son plein avènement. Le ciel en effet est le lieu de la perfection, à l’image de Dieu qui y habite et qui est obéi par la multitude des anges. Telle est la tradition juive. Mais on devine qu’il y a dans la notation « sur la terre comme au ciel » bien d’autres résonances.

Ainsi, le Notre Père nous fait demander que la volonté de Dieu soit faite sur la terre comme au ciel. Les deux mots doivent porter. Car le Royaume n’est pas étranger au monde dans lequel nous vivons. C’est la raison pour laquelle le Concile Vatican II a pu intituler un de ses documents majeurs : L’Église dans le monde de ce temps. Mais en même temps, dans le mot « ciel », il y a l’idée d’un dépassement, d’un au-delà de ce monde, un au-delà où la volonté de Dieu trouvera son plein accomplissement et où la création connaîtra son achèvement. Dans le même sens, l’évangile parle de la vie éternelle, qui commence maintenant (cf. Mt 19, 17), mais qui va plus loin que le temps qui nous mesure et nous limite.

En fait, nous touchons là un point crucial. La personne humaine ne peut s’accomplir qu’en se dépassant. Cela est déjà clair pour une certaine philosophie. Pascal disait : « L’homme passe l’homme. » (Sur ce point, on peut lire avec intérêt Jerphagnon et Ferry, La tentation du christianisme). L’évangile le dit à sa façon : « Ce­lui qui perd sa vie en ce monde la garde pour la vie éternelle. » (Jn 12, 25 et lieux parallèles). Cela suppose une certaine foi, car cela ne peut se déduire absolument de la pure observation de ce qu’on voit. Il faut croire en une Puissance qui dépasse ce monde, parce qu’elle en est la source et qu’elle tend à son accomplissement. Cela nous rappelle que même la foi chrétienne, malgré sa fermeté, reste une espérance.

Cet appel à la volonté de Dieu nous indique aussi que le Règne de Dieu est transcendant aux divers régimes de ce monde, alors même qu’il les inspire à quelque degré. Le chrétien doit s’investir pleinement dans la construction d’une société meilleure. En fait, cela n’a jamais manqué de la part des croyants dont l’évangile est le premier credo. Mais en même temps, le chrétien sait que la réussite finale est ailleurs, alors même qu’elle dépend de notre agir présent. La foi au règne de Dieu nous aide à échapper à la tentation de l’absurde, qui naît de nos limites, malgré tous nos efforts et nos progrès.

On peut ajouter que pour un chrétien, la volonté de Dieu doit se comprendre dans la ligne indiquée par Jésus en toute clarté. Dans l’Ancien Testament, faire la volonté de Dieu, c’est « observer » les commandements. Dans le Nouveau Testament, la volonté de Dieu demande qu’on se fasse un cœur « converti » (Mc 1, 15). Car, la volonté de Jésus, c’est que le feu de la charité soit allumé sur la terre (Lc 12, 49). C’est la charité qui est la véritable annonce du ciel (Mt 25).

Le Notre Père parle du « Royaume de Dieu ». L’expression peut prêter à ambiguïté. La référence à sa volonté nous rappelle que ce royaume n’arrive pas de l’extérieur, comme une réalité toute faite ou créée miraculeusement. On n’entre pas dans le Royaume comme on s’installerait en terrain conquis par droit de naissance ou par l’exécution de quelque rite convenu. Le Règne de Dieu commence en chacun, par un changement intérieur. « Con­vertissez-vous et croyez à la Bonne Nouvelle. » Le Règne de Dieu arrive quand à la volonté de Dieu répond une autre volonté, c’est-à-dire la nôtre.

L’appel à la volonté de Dieu nous indique également que le Règne de Dieu n’est possible que si sa volonté est faite. Car, « les voies de Dieu ne sont pas nos voies. » (Is 55, 8). Cela ne veut pas dire que les voies de Dieu sont contraires aux nôtres, mais qu’elles les dépassent « comme le ciel dépasse la terre » (Ibid.). Les voies de l’homme peuvent être très nobles. Mais certains chemins comme la domination et l’exploitation lui sont aussi naturels. Le Royaume est bien de ce monde, mais il entre toujours en conflit avec « ce monde » par certains côtés. Les deux aspects du Royaume doivent être maintenus, contre la tentation de fuite de ce monde et la tentation de puissance à la manière de ce monde. On peut rappeler ici que la vie publique de Jésus commence par la tentation de faire du Royaume un royaume comme les autres, à la manière de l’Ancien Testament. Et qu’elle se termine par cette prière. « Que ta volonté soit faite et non la mienne. » (Lc 22, 45).

Dieu veut le Royaume, mais sa volonté est liberté. Et sa volonté doit respecter les autres libertés, comme elle doit tenir compte des lois de la nature. Il est inévitable qu’il y ait des résistances à la volonté de Dieu. Par contre, il faut se rappeler que la liberté de l’homme, tout comme le hasard dans la nature, offrent à Dieu des possibilités inattendues. L’annonce du Royaume est donc un appel à la liberté de l’homme dans ce qu’elle a de meilleur. Hors de là, le Royaume est une maison bâtie sur le sable. D’où les appels si fréquents de Jésus à la liberté : « Si quelqu’un veut être mon disciple… ». « Si tu veux être parfait… »

En résumé, on pourrait dire que cette demande que la volonté de Dieu soit faite sur la terre comme au ciel nous oriente vers un dépassement. Et ce dépassement se ramifie dans tous les domaines de l’existence. Ainsi, quand Jésus parle du ciel, dans l’évangile, il ne nous oriente pas seulement vers un au-delà de ce monde, où s’accomplira notre histoire. Il parle aussi pour nos engagements dans la société présente. Il nous invite à dépasser nos limites et même certains de nos intérêts en apparence légitimes. Il veut que nous portions un regard critique sur nos intérêts spontanément terrestres et mondains.

Nous l’avons vu, lorsqu’il dit « Père du ciel » ou « Royaume des cieux », Jésus nous invite à un dépassement de nos représentations usuelles. Cela concerne également notre approche de Dieu. La volonté de Dieu est elle aussi marquée par sa transcendance. On ne doit pas domestiquer la volonté de Dieu. Déjà l’Ancien Testament témoigne de cette tentation. Le peuple de Dieu dans son ensemble et plus encore ses autorités civiles et religieuses ont tendance à confisquer la volonté de Dieu au profit de leur propre volonté. Saint Paul lui-même, qui parle tant de liberté, ouvre une voie en ce sens avec son fameux : « Toute autorité vient de Dieu » (Rm 13, 1). Le peuple chrétien et ses dirigeants, civils et religieux, se sont vite engouffrés dans ce passage (cf. Ellul, La subversion du christianisme, pp. 134-138. Table ronde). Jésus nous rappelle, lui, que la volonté de Dieu ne coïncide jamais exactement avec l’idée qu’on s’en fait. Dans l’évangile, Jésus fustige ses disciples qui veulent faire descendre le feu du ciel sur un village indifférent : « Vous ne savez pas de quel Esprit vous êtes. » (Lc 9, 54). Il parle plutôt de la « liberté souveraine du Père » (Ac 1, 17). Comme Dieu respecte notre liberté, nous devons apprendre à composer avec la liberté de Dieu et aussi avec celle des autres. Comme chrétiens, il faut sans cesse se rappeler que « qui n’est pas contre nous est pour nous » (Lc 9, 49).